E. V.

UN
JEUNE OFFICIER PAUVRE
(FRAGMENTS DE JOURNAL INTIME)

Ceci n'est qu'un journal intime, nullement écrit pour être publié, dans lequel d'ailleurs manquent beaucoup de pages, détruites par mon père ou égarées depuis longtemps.

S. V.

A L'ÉCOLE NAVALE[1]

Dans le cloître flottant où nos jeunesses venaient d'être soudainement enfermées, la vie était rude et austère. Par plusieurs côtés, elle rappelait celle des matelots que l'on avait voulu copier là pour nous; comme eux, nous vivions beaucoup dans le vent, dans les embruns, dans la mouillure qui laissait aux lèvres un goût de sel; comme eux, nous montions sur les vergues pour serrer les voiles où nos mains se déchiraient; nous manœuvrions les canons à la manière d'autrefois, avec les palans en cordes goudronnées de la vieille marine, et, par tous les temps, dans des canots, le plus souvent tourmentés par les rafales d'Ouest, nous circulions en zigzags sur la rade immense.

Aux heures d'étude, à l'intérieur du cloître, assis à nos bureaux dans les vastes batteries, nous nous absorbions longuement chaque jour dans les spéculations glacées des mathématiques, dans le développement des formules du dx ou de l'astronomie, et cela contribuait également à apporter dans nos existences une sorte d'apaisement; pour nos imaginations, pour nos sens, c'était aussi calmant que la saine fatigue des muscles.

Autour de nous, sous le ciel nuageux, les brumes changeantes de Bretagne jouaient leurs continuelles fantasmagories, transfigurant sans cesse à nos yeux le profond décor, les granits des côtes et les lames de la mer au remuement éternel.

Nous avions de dix-sept à dix-huit ans, nous tous qui venions de commencer là, avec l'automne, une vie presque monacale. Très dissemblables de goûts, d'éducation et de rêves, nous nous étions, dès les premiers jours, très instinctivement triés par petits groupes, qui demeurèrent à peu près indissolubles jusqu'à la fin de nos deux années d'épreuve; nous nous disions vous, même entre intimes, et des traditions de courtoisie nous régissaient à tel point que je n'ai souvenance d'aucune provocation, ni d'aucune querelle.

Deux ou trois fois par semaine, une canonnière nous déposait pour quelques heures sur la côte, tantôt dans cette grande ville de Brest qui, sous la pluie fine bretonne, retentissait d'un perpétuel piétinement de sabots, tantôt dans quelque village de pêcheurs d'où nous nous disséminions en pleine brousse, pour nous amuser comme de simples matelots, dont ce jour-là nous portions le costume.