Deux fois par semaine aussi, le matin, c'était l'exercice d'infanterie, qui avait lieu dans la grande cour triste des Pupilles de la Marine, et, pour nous y rendre, nous quittions notre vaisseau en tenue militaire, le fusil à l'épaule, le sabre-baïonnette au ceinturon. Dès que la canonnière nous avait déposés à l'entrée de cette profonde fissure de granit où s'entasse l'Arsenal de Brest, sur le quai, où nous alignait comme des soldats et nous partions au pas cadencé, précédés de clairons et de tambours. L'École des Pupilles était au bout de vieux quartiers désuets où l'herbe poussait entre les pavés gris. Notre musique, en passant à travers le silence de ces rues, faisait paraître aux fenêtres des femmes en coiffe blanche et, dans ces modestes intérieurs qui s'ouvraient, je me rappelle qu'on apercevait toujours des vases ou des magots de la Chine, donnant bien le sentiment que l'on était ici dans une ville très maritime et que les maîtres de ces logis, avant de venir se reposer sous le ciel de la Bretagne brumeuse, avaient jadis couru les mers lointaines.

Cette cour des Pupilles, immense et morose entre ses vieux murs, ne s'égayait qu'un moment, pendant la pause de nos exercices d'infanterie, car la porte alors s'ouvrait pour laisser entrer des groupes de dames brestoises, admises à venir voir ceux d'entre nous dont elles étaient parentes ou amies. Hélas! Je ne connaissais personne, moi. Personne ne venait me voir, et c'est toujours solitairement que je faisais les cent pas.

Mais, parmi les visiteuses, une jeune fille attirait beaucoup mon attention et j'emportais ensuite, à bord du grand vaisseau austère, son image chaque fois plus vivante. C'était la professionnelle beauté de Brest, adorablement jolie, élégante, insolente; toujours entourée d'une cour, elle arrivait là, comme une reine.

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[1]Écrit beaucoup plus tard, ce chapitre inachevé devait se placer en tête d'un volume qui aurait fait suite à Prime Jeunesse.

[À BORD DU VAISSEAU LE JEAN-BART]

Blidah (Algérie), janvier 1870.

... Le jour baissait déjà quand nous quittâmes l'auberge de M. Paul, au fond des gorges de la Chiffa. L'échappée de ciel que nous apercevions au-dessus de nos têtes était rougie par le soleil couchant, et la vallée, encore humide de neige fondue, avait pris une magnifique teinte vert d'émeraude.

M. Paul nous conduisit jusqu'au tournant du chemin, puis il nous remit nos cravaches, nous souhaita bon voyage et nous recommanda de presser nos chevaux pour sortir des gorges avant la nuit.

Nous nous mîmes alors à galoper vertigineusement, côte à côte, sur le flanc à pic du précipice... Les larges feuilles des palmiers, les branches touffues des chênes verts, déjà confondues dans l'obscurité, passaient comme des ombres au-dessus de nos têtes. De temps en temps, dans les broussailles, se dressait le profil sinistre d'un berger arabe, drapé comme un fantôme dans son burnous blanc...