Ma première visite à Dakar fut pour la vieille mulâtresse Marie-Félicité, qui nous avait loué sa demeure au temps du Pétrel.

Maintenant, elle avait repris possession de cette grande maison et s'y était de nouveau installée, avec toutes ses négresses et toutes ses loques. Mais elle m'apprit qu'elle avait réservé pour moi un petit pavillon au bout du jardin. Ce pavillon était grand à peu près comme une chambre de bord; il y avait là un lit à moustiquaire très blanche et une étroite couchette de nègre en nattes et bambous, pour la sieste. J'y retrouvai aussi ma tête d'hippopotame et ma peau de girafe rapportées de Podor.

Ce dernier mois passé à Dakar restera une des périodes les plus troublées de ma vie. Ma bien-aimée est partie pour la France, j'ai le cœur rempli d'amour pour elle, de remords, de bouleversements et de contradictions.

Mon service à bord me retient peu et j'emploie mes journées à refaire nos promenades d'autrefois, par les sentiers de sable, dans les âpres solitudes du Cap Verd.

Le soir, je vais rôder dans les villages noirs, vêtu comme les indigènes d'une longue tunique blanche.

C'est juin; la saison des grands orages approche, l'atmosphère se charge des senteurs du printemps tropical et les daturas commencent à ouvrir partout leurs larges calices blancs.

Mon pavillon est entouré de lauriers-roses et d'acacias exotiques en fleurs. La nuit, l'excès de tous ces parfums m'endort d'un sommeil lourd et plein de rêves étranges.

Dakar, juillet 1874.

Cette nuit, j'ai eu très peur dans mon pavillon isolé, au bout du jardin de la vieille mulâtresse.

Il y avait bamboula chez les femmes lépreuses et j'entendais au loin leur tam-tam et leurs chants.