A cinq heures, le soir, nous partîmes. Le soleil baissait; nous descendîmes rapidement le fleuve aux eaux jaunes... En passant, je reçus les derniers signes d'adieu de mes amis du Pétrel, le cœur serré de les quitter tous... Et puis derrière nous, la triste ville blanche de Saint-Louis s'éloigna, avec ses maigres palmiers jaunes et ses sables... Je perdis de vue ce coin d'Afrique où j'avais si vivement aimé et si vivement souffert[7]...

La nuit fut dure en mer, sur ce mauvais bateau,—rien à manger, grand roulis. J'étais brisé surtout par tant d'émotions et tant d'événements qui venaient en si peu de jours de se succéder dans ma vie.

Le 26 mai, à une heure, l'Archimède vint mouiller dans la baie de Dakar, que je revis avec bonheur.

Je retrouvai à bord de l'Espadon plusieurs braves amis. Ce navire pourtant me parut triste. Il était, avec son équipage noir, le type accompli des vieux bateaux sénégalais. Au plafond de son carré pendaient des caïmans et toutes sortes de bêtes saugrenues desséchées ou empaillées, souvenirs de beaucoup de voyages en Galam. Le calme était accablant pour moi à bord, après les émotions, si vives des derniers jours de Saint-Louis.

L'aspect de la chambre qui m'était destinée n'était pas réjouissant, surtout comparée à celle du Pétrel que je venais de quitter. C'était une grande vieille chambre nue; le plancher, que le temps et la chaleur avaient disjoint, était hanté par de nombreuses familles de cancrelas. Contre mon lit, un large sabord s'ouvrait, à deux doigts de l'eau verte, et je voyais, pendant les heures énervantes de la sieste, s'ébattre tout près de moi les poissons, les requins et les petits nègres en pirogues.

Dans les périodes de la vie où le cœur est rempli par quelque passion vive, les moindres détails des objets extérieurs se gravent étrangement, et le temps, qui emporte tout, en laisse persister le souvenir...

Ainsi cette grande chambre de l'Espadon restera longtemps présente à ma mémoire.

[7]Pierre Loti a déchiré une grande partie des notes prises à cette époque de sa vie.

[À BORD DE L'ESPADON]

Dakar, 20 juin 1874.