Mais c'est moins ton souvenir que je retrouve ici, mon bon frère, que le sien, son souvenir à Elle qui t'est inconnue... C'est à cette place aussi que je suis venu voir passer le navire rapide qui emmenait en France ma bien-aimée... Ce jour-là, un grand vent agitait, au-dessus de ma tête, l'arbre géant et, à mes pieds, soulevait d'énormes lames moutonneuses, sur la mer où fuyait son navire.

C'était pendant l'accablement de midi. Le soleil embrasait mon front et frappait durement mes épaules, mais je ne sentais rien, tant ma tète était perdue...

Ce soir, je viens ici pour la dernière fois, je vais quitter ce pays...

Ce soir, c'est la tristesse des heures crépusculaires, au milieu de cette solitude sans fin...

La grande masse sombre de l'arbre isolé se dresse devant moi. L'obscurité monte de tous les replis des collines de sable; elle commence à gagner les crêtes, où s'estompent dans le lointain quelques silhouettes rigides de baobabs. Avec l'obscurité, montent aussi les vapeurs malsaines de la nuit et le parfum des daturas blancs, qui alourdit ma tête... L'air devient oppressant comme celui d'une chambre chaude, dans laquelle trop de fleurs auraient été trop longtemps enfermées.

Bientôt va s'élever dans la brume une grosse lune au contour imprécis; et alors commencera le sabbat nocturne des bêtes fauves, tout près, dans le cimetière des Dghioloff.

Le temps n'a pas de prise sur un tel pays désolé... Il y a dix siècles, le grand arbre des dunes existait déjà, dans dix siècles il n'aura sans doute qu'à peine un peu plus étendu ses branches monstrueuses... Mais ce désert inéchangeable et triste ne m'intéresse plus, ma pensée est entièrement prise par notre amour, ma bien-aimée. Nous, dont l'existence ne se compte que par années, où serons-nous seulement dans dix ans?...

Peut-être pourrons-nous dérober encore quelques heures au temps qui passe, quelques heures fugitives d'amour, et puis, il faudra mourir... Encore quelques années et nous ne serons plus rien... Mais les daturas d'Afrique continueront à fleurir, avec leur parfum de belladone, et le grand arbre des dunes élèvera toujours sa tête sombre au-dessus des brumes du soir...

[À BORD DE L'ESPADON]

En mer, juillet 1874.