La veille du départ de l'Espadon pour la France, il y eut à Saint-Louis déjeuner d'adieu chez les spahis.

J'en conserve bon souvenir, de ce déjeuner où régnait entre nous tous une franche amitié, avec un regret sincère de nous quitter pour peut-être ne jamais nous revoir... Nous étions assis, y compris le grand singe du lieutenant de spahis Brémont, sur une terrasse blanche.

C'était par une matinée brûlante de juillet; le ciel était d'un bleu inconnu même à l'Italie. Nous dominions la ville,—des maisons carrées et des terrasses mauresques, tranchant par leur éblouissante blancheur sur ce bleu intense du ciel, et, ça et là, quelques palmiers immobiles, élevant leur tète jaune. Le soleil arrivait au zénith, la chaleur était accablante.

Après le déjeuner, Brémont demande au capitaine de l'Espadon la permission de lui présenter un spahi qui désirait, au dernier moment, obtenir passage pour rentrer en France.

Ce spahi n'était autre que J. Peyral[8]; il se présenta avec une aisance et une expression de gaîté souriante que je ne lui connaissais plus.

Pour notre dernière nuit sur le fleuve, il y eut une tornade épouvantable et l'Espadon fut inondé.

Le lendemain matin, un dimanche, dès six heures, commencèrent à bord les visites d'adieu. Comme nous étions fort répandus, tous les officiers de la colonie se présentèrent successivement. C'est au milieu de ce tohu-bohu sans précédent que Brémont vint conduire et recommander son protégé, J. Peyral.

Notre départ se fit à neuf heures par un temps radieux. Les noirs étaient rangés en masse le long du grand fleuve pour nous voir passer. Bientôt la vieille ville de Saint-Louis disparut de notre horizon, cette fois pour toujours... Nous ne vîmes plus que l'immense Sahara dont nous devions suivre longtemps encore les plages monotones...

[8]Celui du Roman d'un Spahi.

Annecy, 28 octobre 1874.