... Après de longues contestations avec un vieux monsieur et une vieille dame, je pris possession de ma place dans le coin gauche du coupé. Et la diligence, attelée comme celle du temps jadis d'un cheval en flèche, partit au grand trot.

Devant une maison bien ancienne, habitée par des forgerons, je dis adieu à une vieille Savoyarde à la figure honnête. Assise sur le pas de sa porte, elle guettait mon passage d'un air discret et mystérieux, de l'air de quelqu'un qui devine à moitié ce dont il s'agit et qui veut apprendre aux voisines qu'elle est bien dans la confidence. De l'autre côté de la rue, debout et moins timide, se tenait son fils, mon pauvre ami Ermillet[9], avec sa douce et brave figure.

Il savait bien, lui, que je faisais un triste voyage et que quelque chose de capital pour moi allait se passer...

On était aux derniers jours d'octobre et c'était une saison avancée pour la Savoie; mais cette journée était tiède et radieuse, les montagnes rousses ou couronnées de sombres sapins se découpaient sur un ciel tout bleu et limpide; les arbres déjà jaunis avaient jonché la route de leurs feuilles mortes; c'était tout le charme des derniers beaux jours.

Les voyageurs étaient priés de descendre de voiture dans les montées ardues; cela se faisait en famille, il se passait de petites scènes qui rappelaient les histoires de M. Töpffer et qui m'auraient paru comiques, si je n'avais pas eu le cœur serré par tant d'angoisse.

Je reconnus peu à peu tous les sites décrits par Ermillet dans son langage primitif, ceux qu'il avait parcourus une fois, en fugitif, dans son enfance.

La nuit arriva, et la vieille diligence avançait toujours, s'enfonçant dans des chemins de montagne, dans des vallées profondes et noires, traversant de loin en loin des villages perdus de contrebandiers qui, à cette heure, prenaient des aspects fantastiques...

Maintenant le froid était vif et la nuit brumeuse; nous vîmes au-dessous de nous, dans la plaine, les lumières d'une grande ville; et puis le trot de nos chevaux retentit bientôt sur les pavés d'une rue populeuse, où des passants affairés circulaient dans le brouillard.

... C'était cette ville dans laquelle je venais, seul et étranger, tenter une démarche désespérée; elle me parut infiniment triste.

J'errai le long des quais inconnus, demandant aux passants le chemin de l'hôtel où des lettres devaient m'attendre.