Mais c'était vivre, tandis qu'à présent je suis mort... Je me souviens seulement comme un mort qui se souviendrait de la vie; c'est le sentiment que j'éprouve quand je regarde en arrière.

Hélas! le 1er septembre, la date de mon retour, cinq mois déjà, mon Dieu!... Et trois mois bientôt que j'ai touché, pour la dernière fois, la main bien-aimée de celle qui a brisé ma vie;—en Savoie, une nuit d'octobre, une nuit froide et brumeuse, où notre entrevue fut courte, sombre et mystérieuse comme une entrevue de malfaiteurs.... et puis ce fut fini à tout jamais...

C'est d'Elle, je pense, que vient ce charme qui s'attache encore dans mon souvenir à toute l'année passée, à tout ce triste pays d'Afrique et à mon vieux bateau de là-bas...

... Mon Dieu, mes souvenirs s'en vont déjà, je le sens, tout s'efface; chaque jour je cherche à en fixer les bribes sur mon papier: effort inutile, je ne puis les traduire par des mots, et quand je relis, après, je ne les retrouve plus; les phrases écrites, froides et impuissantes, ne me rappellent plus rien... Hélas! quand des années, quand l'inexorable temps aura fait de moi un vieillard, qu'on m'aura couché dans la tombe, il ne restera donc plus rien, plus un vestige, plus un souvenir de ce que j'ai si vivement senti, de ce qui a fait si fortement vibrer mon cœur à vingt-cinq ans?...

Il y a cinq mois aujourd'hui, c'était par une belle journée de dimanche, l'Espadon remontait doucement le cours de la vieille Charente et nous nous abandonnions tous à la joie paisible du retour...

La veille au soir, pendant le «remplacement au quart», j'avais mis en panne pour une grande barque montée par des pêcheurs qui nous avaient crié en passant; «Vous êtes trop au Nord, laissez porter ou vous allez atterrir en Bretagne...»

La mer était grosse; ces lames vertes, courtes et rapides, propres à notre golfe de Gascogne, nous secouaient terriblement.

Bellegarde et moi, nous avions dit après le dîner: «Botz, mon cher Botz, la nuit s'annonce très mauvaise et notre pauvre vieux bateau ne tient plus; ce Malvoisie de Palmas qui nous reste, il serait très prudent de le boire...» Et nous avions bu ce Malvoisie.

J'avais ensuite joué à Botz, contre ma tunique yoloff, en cinq points d'écarté, le grand manteau blanc qu'il venait d'acheter au spahi de Cora. Je nous vois là encore, nous tous qui avions souffert ensemble comme des pauvres naufragés, suivant avec anxiété la marche de ces cartes, comme s'il se fut agi d'une affaire d'importance. Bellegarde, derrière moi, m'embrouillait de ses conseils; le matelot Delarue marquait les points pour Botz avec les fiches à roulis. Le spahi les marquait pour moi de la même manière, ses yeux sombres obstinément fixés sur les miens...

J'avais 5 du roi et je gagnais le manteau quand la vigie signala le feu de Rochebonne, le premier feu de France, et nous courûmes tous sur le pont...