La portière soulevée, on y était comme dans une sorte de sanctuaire exotique aux riches couleurs; il y avait partout des armes, des colliers, des panoplies brillantes, des rosaces faites de nacre et d'ailes d'oiseaux des tropiques... J'avais mis là tout ce luxe parce qu'Elle devait la voir...
Sur mon lit bas, couvert d'une grande draperie yoloff, je trouvai un homme assis, l'homme en veste rouge, le spahi de Cora[11]...
Quand j'entrai, il leva tristement sa belle tête: «C'est vrai, lieutenant, dit-il, que vous avez vu la terre?... Tant pis, je voudrais que nous n'arrivions jamais...»
[11]Jean Peyral, du Roman d'un Spahi.
Joinville, 1er février 1875.
Il y a cinq mois aujourd'hui, je rentrais en France... C'était une belle et chaude journée, un dimanche d'été. L'Espadon remontait le cours de la Charente après quarante jours de traversée qui comptent terriblement dans ma vie... C'était le 20 juillet que nous avions quitté Saint-Louis du Sénégal...
Cinq mois déjà! comme le temps vole, il éloigne tous les souvenirs et les efface... Mon amère douleur peut-être aussi s'effacera-t-elle avec les années, malgré moi qui voudrais au moins la garder; car j'aime mieux cette douleur qui est encore quelque chose d'Elle, qui est tout ce qui reste de vivant en moi, j'aime mieux cette douleur que l'oubli que le temps peut m'apporter.
Tout est pâle et décoloré dans ma vie; le drame est fini, je reste seul, épuisé par l'action, attendant, avec le calme d'un mort, le terrible châtiment final.
Cette année 1874 a passé comme un ouragan dans ma vie, elle a tout dévasté et tout emporté sur son passage, tellement qu'il me semble que je n'aie pas vécu jusqu'alors et qu'à présent je ne vive plus...
Et maintenant, dans le calme, dans le vide de ma vie, c'est comme un rêve de penser à cette époque troublée où j'ai tant aimé... Qu'il y avait de passion alors en moi et autour de moi, que de contradictions et d'amour... Je marchais englobé dans un tourbillon de fièvre et d'ivresse; c'était tout un imbroglio criminel, où le grand soleil d'Afrique jouait son rôle, avec les brises tropicales, avec notre jeunesse, avec le décor triste et grandiose des solitudes et des sables...