Et la nouvelle joyeuse courut vite jusqu'au fond de la cale: «Le lieutenant a vu la terre, le pic de Ténériffe, par le travers de bâbord!»
Depuis quinze jours, tout était question pour nous, le mauvais temps nous chargeait sans relâche, et notre vieille barque était pleine d'eau. Mouillés tous et un peu découragés, nous étions épuisés de fatigue.
C'était bizarre d'être comme cela une bande d'amis exposés en mer sur quelque chose d'aussi petit et d'aussi vacillant, mais les impressions qu'on éprouve en pareille circonstance, les marins seuls peuvent les comprendre...
Ce soir-là, l'alizé humide chassait sur nos têtes les petits nuages rapides des mauvais temps des tropiques, le soleil venait de disparaître, la soirée était froide et la mer grosse; nous étions couverts d'embruns... Il y avait longtemps que mes yeux cherchaient la terre, dans cette direction indiquée par mes calculs du jour... Au-dessus d'une bande lointaine de vapeurs vagues, se dessinait à peine, sur le ciel encore clair, une forme haute qu'il fallait des yeux de marin pour saisir... J'avais reconnu cette silhouette indécise du pic de Ténériffe, cette silhouette qui m'avait déjà frappé, trois ans plus tôt, lorsque je faisais mon premier voyage à travers le monde.
Le grand vent qui nous couvrait de son humidité salée était de plus en plus froid, et la mer grossissait encore à l'approche de la nuit, mais la joie était revenue à bord et les matelots chantaient... Nous avions la terre, là, tout près, la terre de Ténériffe; ce point si problématique de la traversée était atteint et nous étions au bout de nos peines...
Nous entrâmes transis, le capitaine et moi, dans le kiosque des cartes, porter, malgré le roulis, la position exacte de notre navire.
Ces souvenirs que l'Espadon m'a laissés occupent parmi tant d'autres une place à part... Le danger toujours, le grand vent, la mer agitée, l'incertitude du lendemain et, avec cela, la conscience du devoir accompli... la responsabilité de toutes les heures, de tous les instants, la nécessité absolue d'employer au salut commun toutes les ressources de mon intelligence et de mes connaissances. Je remplissais là mes devoirs pénibles de marin, le cœur plein de passion et pendant que ma vie intime traversait des circonstances inouïes...
Je me sentais revivre aussi, après l'énervement du Sénégal, en respirant cet air vif de la grande mer, à l'approche des régions tempérées. Il y avait la France au bout du voyage, il y avait Elle, ma bien-aimée, et tous mes parents chéris que j'allais revoir.
Mais le charme de ce rêve a passé bien vite et je suis retombé lourdement sur moi-même, retrouvant le mess enfumé, l'engourdissement de l'hiver et le tapage des conversations abruties... Mes souvenirs sont redevenus confus, à peine ai-je pu en ressaisir la suite...
Je me rappelai cependant qu'en sortant du kiosque des cartes, j'étais descendu dans le faux-pont obscur, jusqu'à ma chambre, le seul coin du bateau où brûlait encore une lampe. Au milieu du désarroi général, cette chambre avait été épargnée... son bien-être était insolent parmi cette misère...