«Tout est fini et me voilà, lui dis-je; laisse ton ouvrage, viens avec moi, j'ai peur d'être seul...»

Je restai à Annecy cinq jours encore, cinq belles journées que nous avons passées, mon ami et moi, à courir les montagnes, et j'ai bon souvenir de ces quelques jours.

Le soir, nous nous promenions sur le lac, dont la beauté paisible et triste était en harmonie parfaite avec mes pensées d'alors...

[9]Ancien matelot du Pétrel. Pierre Loti était venu voir en grand secret la personne partie avant lui du Sénégal, dont il est question dans la lettre "Dakar, 20 juin 1874.", et ce fut avec elle sa suprême entrevue.

[10]Ici, plusieurs pages manquent dans le journal.

Joinville (école de gymnastique), 25 janvier 1875.

Ce soir, à la fin d'un triste jour d'hiver, après le piètre dîner d'usage, au milieu du bruit et des voix indifférentes, dans l'atmosphère épaisse et enfumée du mess, j'ai été tout à coup transporté, par le souvenir, sur la grande mer agitée, dans l'air pur des tropiques; j'ai revu, comme dans un rêve, le vieil Espadon battu par les lames des alizés, et toutes mes impressions d'alors, déjà lointaines et oubliées, se sont représentées à moi, avec toute la netteté frappante de la réalité.

C'était ce soir d'aout, où je descendais quatre à quatre de la passerelle, annonçant au commandant: «Le pic de Ténériffe en vue, par le travers de bâbord.» J'étais alors second de l'Espadon, un vieux petit bateau à moitié démoli qui revenait du Sénégal; mais nous nous aimions tous à bord,—tous mes hommes m'aimaient et je les ai tous regrettés, quand il a fallu les quitter.

Berny, le grand timonier François Berny, qui était un peu mon préféré, écarquillait ses yeux et ne voyait rien encore...

«C'est vrai, dit notre brave capitaine, quand il eut constaté le fait avec sa longue vue, mais, lieutenant, vous avez de bons yeux...»