[LETTRE DE PIERRE LOTI
A SON AMI DELGUET]

Annecy, 23 juin 1875.

«Cher ami,

»Pardonnez-moi d'abord la nuance grise de mon papier, c'est le papier de l'hôtel, et d'ailleurs il est teinté à peu près comme mes idées.

»Je suis à Annecy depuis ce matin, par une pluie qui ne cesse pas, et je n'ai plus trouvé de charme à ce pays, qui m'avait paru si joli l'année dernière, par un temps sans nuage... et puis il me rappelle de trop poignants souvenirs.

»Quand j'étais ici, l'année dernière, je venais d'être durement frappé, mais je restais encore plein de vie—au moral s'entend—tandis qu'aujourd'hui je suis mort.

»Vous qui connaissez Annecy par la pluie, vous savez comme c'est lugubre. Je suis allé surprendre mon ami Ermillet dans son usine de fer; je l'ai trouvé si misérable, si changé par la maladie, que je ne l'ai presque pas reconnu: j'avoue que j'ai eu même quelque déception à le revoir ainsi, lui qui était autrefois si beau matelot. Mais, au fond, il est toujours le même, et je l'aime de tout mon cœur.

»Je vous remercie de votre intention de faire sa connaissance à cause de moi; mais je crois la chose impossible, car l'écorce est bien rude chez mon pauvre ami, et vous en seriez embarrassé bientôt.

»On m'a remis, ici, votre petite lettre si triste; mes affaires, à moi, vont bien tristement aussi. Je vais être obligé de retourner à X...[12] où m'attend, sans doute, la plus cruelle des déceptions... Je n'ai plus un sou vaillant, mais vous savez que je ne m'arrête pas pour si peu et, une fois là-bas, il faudra bien revenir et je me débrouillerai toujours...»

[12]Pour essayer de revoir la personne dont il est question dans la lettre "A bord de l'Espadon—Dakar, 20 juin 1874" (toujours celle du Sénégal).