Annecy, 30 juin 1875.
Un matin délicieux d'été, nous suivions à trois le chemin au bord du lac d'Annecy; l'eau était calme et bleue à nos pieds, et les hautes montagnes s'y réfléchissaient profondément. Cette rive était celle dont Töpffer a écrit: «C'est une région solitaire, calme, ombreuse, enchanteresse...»
Mes deux compagnons de route étaient mon fidèle ami Ermillet et la petite Fratine, depuis peu revenue au pays; elle avait toujours sa même toilette et son petit chapeau fabriqué à Joinville, sur mes conseils; elle trottinait, moitié joyeuse, moitié prête à pleurer, un peu confuse aussi d'être seule avec nous deux.
Il y avait longtemps, paraît-il, qu'elle avait rêvé cette promenade, et le temps semblait choisi pour elle; des insectes bourdonnaient gaîment et des masses de fleurs, de campanules et de liserons roses tapissaient la montagne... Mais je devinais ce qui se passait dans le cœur de ma petite camarade et j'étais inquiet; j'essayais de lui parler de Delguet, pour détourner le cours de ses idées, de Delguet qui l'adorait et allait bientôt revenir... Mais son esprit était ailleurs, elle ne m'entendait plus...
La veille au soir, ne voulant pas quitter Annecy sans avoir dit adieu à la pauvre petite, je priais Ermillet de m'aider à trouver sa demeure. Et toute la soirée, de porte en porte, nous avions cherché... Un cabaret borgne, dans le vieux quartier, près des casernes, était la résidence de la mère de la Fratine,—un bouge inénarrable de soldats ivres, une cour des miracles, pleine de gens suspects. Au fond d'une pièce enfumée, tapie dans un coin, honteuse, écœurée, se tenait la pauvre Fratine; sa distinction, son air modeste, sa toilette parisienne contrastaient étrangement avec ce lieu misérable; dans le bouge maternel, elle avait tout l'air d'une marguerite sur un tas de fumier.
Nous étions vêtus comme deux ouvriers. Elle devint de toutes les couleurs en me reconnaissant, elle n'osa plus s'avancer, ni lever les yeux...
—Voulez-vous venir passer la journée de demain, avec nous, à Sévrier? lui dis-je, Delguet l'a permis, et mon ami, que voici, viendra vous prendre...
Le soleil était chaud, malgré les ombrages de chênes et de châtaigniers, quand nous arrivâmes à Sévrier; nous y passâmes une bonne journée, avec toutes les apparences d'une gaîté parfaite. Nous y prîmes notre repas dans un chalet, chez de braves paysans savoyards; et puis nous courûmes la montagne...
Le retour fut plus triste, la Fratine se serrait contre mon bras, elle tremblait par instant et ses larmes étaient proches...
—Vous reverrai-je jamais, Loti? me demanda-t-elle.