—Je ne le pense pas.
Nous continuâmes à marcher jusqu'au tournant du chemin qu'elle devait prendre pour rentrer inaperçue dans son bouge.
—C'est ici que je vais vous faire mes adieux, Fratine...
Je vis alors qu'elle se laissait tomber doucement... Nous l'assîmes sur une pierre, je l'embrassai et nous partîmes...
En nous éloignant, mon ami et moi, nous la regardâmes longtemps; elle restait assise à la même place, sa poitrine se soulevait par intervalles comme pour des sanglots... Et puis un rideau d'arbres passa entre elle et nous...
Rochefort, janvier 1876.
Je mérite bien un peu le reproche que l'on me fait pour «tapage nocturne», mais j'ai tant besoin de m'étourdir! A Joinville, mon existence était trop remplie pour que j'aie le temps de penser, j'en arrivais à oublier même ma douleur; mais, ici, dans ma vieille maison, où chaque objet me rappelle le passé, l'effrayante réalité s'est dressée devant moi tout entière, une mortelle angoisse m'a saisi, et j'ai compris que ma vie était irrémédiablement brisée.
Ma vieille maison de Rochefort, j'avais tant soupiré après elle, quand j'étais au loin! Son calme m'oppresse maintenant et, sans ma mère chérie, je me serais déjà exilé pour ne plus revenir.
Je ne fais plus de peinture, ni de musique; si, à une certaine époque de ma vie, je me suis cru artiste, si j'ai eu autrefois quelques éclairs, tout cela s'est fort obscurci, et je sens plus que jamais aujourd'hui mon impuissance à saisir cet idéal que parfois j'entrevois encore... Je me suis donc mis à trainer mes soirées dans les bouges...
Le mal est moins grand qu'on ne se figure; les compagnons que je me suis choisis ont, il est vrai, fait tous les métiers et navigué sous tous les pavillons, mais ils n'ont jamais volé, ni assassiné personne; ce sont même de braves marins ayant au fond une bonne dose d'honnêteté et de cœur. C'est une poignée d'hommes que je tiens dans ma main et prêts à me suivre jusque dans le feu.