Avec eux, il y a quelquefois du tapage, je l'avoue, même du dégât et des coups de poing, mais nos coups ne tombent jamais que sur des gens qui les méritent.
Depuis que Jean n'est plus mon ami, chaque nuit revient le même rêve sinistre; je rêve qu'il est mort. C'est toujours à Magellan que se passe ce rêve; sans doute parce que c'est l'endroit du monde où nous avons été le plus malheureux et où nous nous sommes le plus fraternellement aimés...
Je rêve qu'on le trouve mort par terre, dans les lichens, là-bas, au fond de ces forêts lugubres et silencieuses que nous avions si souvent parcourues ensemble...
Et cela revient toutes les nuits, aux mêmes heures, avec une régularité fatale...
Toulon, mars 1876.
Mon ordre d'embarquement est arrivé à Rochefort un dimanche de janvier; je l'ai trouvé à la maison, le soir, en rentrant de Royan, où j'avais été faire mes adieux à mon oncle Gustave. Maman et tante Claire, qui m'attendaient dans le salon, me le remirent.
A Royan, je m'étais promené sur la Conche, avec mon pauvre vieil oncle; le beau soleil d'hiver, la mer bleue, le ciel pur m'avaient donné courage, je commençais déjà à comprendre que tout n'était pas fini pour moi, je reprenais goût à la vie.
Je me souviendrai longtemps de ces derniers jours de janvier; ma douleur s'effaçait de plus en plus, j'éprouvais seulement encore l'impression d'un étrange réveil, une impression de vide et de vertige.
Il faisait de belles journées d'hiver. Un temps sec et froid. Ma sœur était à la maison, chacun me gâtait de son mieux, on m'apportait des fleurs,—des roses de Noël de Fontbruant. C'était le charme de l'hiver, le charme de la famille, le charme du foyer. Ma bonne voisine, madame Besnard, ne m'avait jamais témoigné autant d'amitié; elle me comblait d'excellent vin et même de bonbons. On trouvait drôle quelquefois de me voir tant manger et tant boire, et j'en riais moi-même; il me semblait que je sortais d'une longue maladie.
Il fallait activer mes préparatifs de départ, car mon ordre d'embarquement pressait.