9 heures du soir.—Je suis descendu ce soir à Smyrne pour la première fois de ma vie. C'était pour une corvée militaire et je n'y suis resté qu'une demi-heure. La pluie tombait par torrents et la nuit était noire. Les chiens errants hurlaient dans ces dédales de rues étroites et sombres. Des gens, costumés comme des personnages de féerie, se croisaient avec des lanternes, des bâtons et des armes; de longues files de bêtes colossales cheminaient dans l'ombre, en faisant tinter des milliers de clochettes... Je compris que c'étaient les chameaux des grandes caravanes d'Asie... Tout cela m'apparut comme dans un rêve...
4 heures du matin.—Encore effet de nuit noire. Petites rues dans le genre de celles que l'on voit dans les illustrations des Mille et une nuits. Défilé des aspirants du Jean-Bart, en claque et aiguillettes, avec chacun une lanterne à la main.
Le chœur des aspirants chante: Les filles honnêtes qui ont de l'instruction, etc. Les chiens hurlent d'une manière lamentable, et les Turcs, éveillés en sursaut, paraissent à leurs fenêtres, coiffés de leur bonnet de nuit.
[À BORD DU VAISSEAU LE JEAN-BART]
En mer, 17 juin 1870.
A l'heure où le soleil se couchait par 85° de longitude Ouest et 2° de latitude Sud, j'étais assis en face de mon sabord, occupé à contempler les splendeurs étourdissantes de ce ciel équatorial. Ma tortue Suleïma se promenait devant moi en pleine lumière dorée et mon singe Zoïo, perché sur un ananas pendu au plafond, faisait des grimaces à un vieux ouistiti, lequel était monté sur une gargoulette.
Un de mes camarades fit cette remarque que cette pauvre Suleïma, si choyée autrefois, était oubliée, que son éducation même se négligeait beaucoup depuis l'intrusion de Zoïo, ce plus important personnage. «Cependant, ajouta-t-il d'un air prophétique, le tour de Suleïma reviendra, ce pauvre Zoïo s'en ira ad patres aux premiers froids, tandis que la tortue, acclimatée dans votre jardin de France, y sera encore dans cent ou cent vingt ans pleine de vie et de santé! Alors vos petits-neveux raconteront à leurs enfants comme quoi un de leurs grands-oncles, qui était marin, rapporta cette bête d'Algérie...»
Ici, mon camarade fut interrompu par les cris de sa perruche qui venait de subir une agression violente de la part du vieux ouistiti descendu de sa gargoulette. Mais, moi, je repris le fil de mes idées et me mis à les continuer en moi-même.
Ces petits êtres inconnus, évoqués tout à l'heure, qui sont encore incréés et qui vivront dans je ne sais quel coin de France, se représenteront avec des teintes fantastiques ce marin, leur grand-oncle. Ils se le représenteront absolument comme, dans mon enfance, je me représentais l'oncle Pit ou l'oncle Bon... Ils me verront, vêtu ainsi qu'aux temps passés, attrapant Suleïma dans un pays étrange, éclairé par l'indécise lumière des rêves...
Ceci m'amena à penser tristement de l'avenir et me donna l'idée d'écrire, pour ces arrière-petits-neveux, l'histoire détaillée des circonstances qui entraînèrent la capture de la tortue[2].