Le Pirée, mai 1876.

Athènes est une ville d'Orient que je désirais connaître. J'ai réussi à pousser jusque-là, en compagnie de mon camarade l'ingénieur; nous n'avons pu y passer qu'une heure, et de nuit. Deux chevaux nous ont promenés ventre à terre dans Athènes, pendant une de ces belles nuits claires de la Grèce; nous avons rappelé à la hâte tous nos souvenirs classiques et, durant une heure, les vieux monuments ont défilé sous nos yeux, comme en rêve: les vieux temples de marbre pentélique, l'Acropole, les Propylées, le Parthénon. Les jardins embaumaient le myrte et les lauriers-roses...

Cette course au clocher nous a laissé une impression vive et délicieuse que nous n'aurions point connue si nous avions vu Athènes tranquillement et en plein jour, comme des touristes anglais...

[LETTRE DE LA MÈRE DE PIERRE LOTI]

Rochefort, lundi 1er mai 1876.

«Pourquoi, cher enfant (j'aime pourtant à te voir compter), pourquoi as-tu pris la peine de m'envoyer la note de tes dépenses? Je n'en critique aucune, je t'assure; je pense même qu'il est peu de jeunes gens lancés dans le monde qui en fassent aussi peu que toi, et je ne cesse de déplorer les si lourdes charges que tu as à supporter!

»Je ne puis me défendre d'un peu d'inquiétude quand tu me caches quelque chose; mais d'un autre côté j'aime tant à te voir t'épancher avec ta sœur, il me semble de si bon augure que tu lui redonnes toute ta confiance, que je suis loin, je t'assure, de me plaindre de ces lettres particulières. Seulement si tu as de nouveaux ennuis, ou quelque secret à confier à ta sœur, je ne saurais trop te recommander de serrer avec soin ta correspondance. Tu es payé, il est vrai, pour te méfier des indiscrets. Et pour ton pauvre argent, es-tu plus soigneux aussi?... Garde-toi bien de le laisser traîner comme tu le faisais ici.

»Il m'est impossible, mon pauvre chéri, de me réjouir des succès que tu as obtenus au cirque... Ce ne sont pas ceux, je l'avoue, que je rêvais pour toi...

»Notre mois d'avril a été détestable et mai ne s'annonce pas bien; il pleut encore et il fait froid aujourd'hui; rien ne pousse vite, tout est en retard. Ce que nous n'avions jamais vu, c'est que de pauvres moineaux affamés ont dévoré tous les boutons à fleurs de nos glycines, lesquelles sont même encore dépourvues de feuilles, mais il leur en viendra, j'espère; ces vilains petits gourmands ont même mangé une grande partie de nos boutons de roses et tout y aurait passé aussi, si nous n'y avions mis ordre avec un grand drapeau blanc qui flotte au-dessus,—un drapeau qui n'a rien de séditieux.

»Claire et moi te prions de nous dire ce qu'il faut enfin faire de ces peaux de girafe que tu avais rapportées du Sénégal; elles sont presque pourries et ne sont point du tout un ornement pour la cour.