—Qu'êtes-vous venu faire ici, monsieur l'officier, qu'êtes-vous venu chercher parmi nous? Vous voilà notre égal, à nous qui n'avons que cela. Mais la représentation terminée, nous resterons de pauvres pitres et nous allons coucher dans nos voitures. Quel rêve, monsieur, si je pouvais rentrer ce soir, à votre place, dans votre frégate, dans la petite chambre tapissée de soie, où vous m'avez fait l'honneur de me recevoir, et me réveiller demain officier de marine!...
Un de mes camarades du bord et son amie Rose m'attendent à minuit, à la sortie des artistes. Un commissionnaire, derrière nous, trame mes bouquets.
—Ma chère Rose, lui dis-je, vous êtes faite pour votre vilain métier, comme moi pour la magistrature assise ou pour le trône pontifical.
La conversation prend alors un tour lugubre et nous voilà tous trois avec des gaîtés d'enterrement de première classe.
—Amen, conclut Rose.
—Ainsi soit-il, ajoute le commissionnaire.
Toulon, 10 avril 1876.
Mon pauvre ami d'Annecy, apprenant mon départ pour l'Orient[13], me dit dans une lettre découragée qu'il veut me suivre à tout prix et se faire prendre à bord comme chauffeur. Par le même courrier, une lettre illisible de sa mère me demande de lui laisser son fils, et j'ai écrit à Ermillet de ne pas venir. Il m'en a coûté, d'autant plus que la vieille Savoyarde me recommandait de ne point parler de sa lettre à son fils, et peut-être pensera-t-il que je l'abandonne. Mais la reconnaissance et les bénédictions d'une pauvre vieille femme sont une récompense suffisante, même pour un grand sacrifice.
[13]La _Couronne_ était envoyée à Salonique après l'assassinat des consuls de France et d'Allemagne.