Les officiers et équipages ne mettent pied à terre qu'en service et en armes; il règne dans Salonique une grande effervescence et le nouveau pacha est dans un fort embarras. Dans des chapelles de la ville, on conserve, au moyen de glace, les corps des consuls assassinés, et on ne sait comment s'y prendre pour les funérailles qui menacent d'amener un soulèvement général.
Enfin, le 19 au soir, toutes les mesures étant prises par le gouvernement turc, les états-majors des bâtiments présents sont conviés pour le lendemain matin à la cérémonie funèbre.
Le 20, à six heures, des canots nombreux amènent à terre les officiers en grande tenue; des détachements de matelots français, prussiens, anglais, russes, italiens et autrichiens descendent en armes; une population immense encombre les quais, les rues, les fenêtres et les toits. Une haie de soldats turcs marque le parcours du cortège et ferme par prudence toutes les rues transversales. La foule silencieuse, qui paraît peu satisfaite, est contenue par la force; mais il suffirait d'un rien pour détruire cet équilibre factice et amener un incalculable gâchis.
On se rend d'abord, pour une messe mortuaire, à la chapelle des Sœurs françaises, où repose le corps de notre consul. Les prêtres grecs occupent la gauche du chœur; les aumôniers de la marine, la droite. Au premier rang des auditeurs, les amiraux, le pacha et les dignitaires musulmans; à gauche du cercueil, un détachement de matelots prussiens; à droite, en face, un détachement de matelots français; tous, la baïonnette au fusil, amis pour l'instant et s'observant avec une curiosité qui manque de bienveillance.
Puis le corps est enlevé par les hommes de la frégate cuirassée la Gauloise et porté à bras, sur un long parcours, jusqu'au quai, devant lequel l'attendent les canots de l'escadre. Les clergés, les états-majors et une grande foule de fonctionnaires assistent à son embarquement, que les bâtiments de la rade saluent de plusieurs coups de canon. Il est conduit à bord de la Gauloise, où il doit rester jusqu'au départ du paquebot pour Marseille.
Et le cortège se remet en marche à travers les petites rues tortueuses du quartier juif. Les officiers français, qui avaient occupé jusque-là la tête de la ligne, cèdent cette fois le pas aux officiers allemands; les matelots aussi intervertissent les rôles—les Français passent à gauche, les Allemands à droite—et tout le monde s'achemine vers la chapelle grecque des frères Lazaristes.
Le fond de cette chapelle est occupé par une antique boiserie sculptée et dorée, couverte de peintures byzantines sur fond or; au plafond, sont suspendus des saints ailés et des girandoles.
Le corps du consul d'Allemagne est exposé sur des fleurs, dans une bière ouverte; il est couronné de lauriers-roses; son visage est déchiré et meurtri.
Les popes l'entourent, leurs têtes sont ornées de longues barbes à l'aspect un peu sale, mais leurs manteaux, très somptueux, sont brodés de soie et d'or; en particulier le «despote» (l'archevêque) a un costume éblouissant. Tous ces graves personnages tiennent des lanternes ou des faisceaux de bougies allumées, au bout de hampes ornées de rubans; ils chantent des litanies fort longues, sur un air vif, d'une gaîté nasillarde.
Le corps est, après le service, enlevé par les hommes de la Médusa (la corvette prussienne) et commence une interminable promenade par la ville, popes et bannières en tête. C'est un usage grec de promener ainsi les cadavres à découvert par les rues, et les femmes doivent pleurer sur leur passage.