Le long cortège marche une heure environ, dans des quartiers impossibles, des rues parfois si étroites qu'on y passe à peine deux de front. Partout d'étranges constructions, des terrasses branlantes, des fenêtres grillées, des balcons avancés, remplis par une foule orientale, bigarrée de couleurs vives. Les toits, les arbres, tous les angles des maisons sont chargés à rompre de curieux turcs, juifs ou grecs, de vieux bonshommes à turban sont perchés jusque sur les branches des platanes. Il suffirait à cette foule de se laisser choir sur nos têtes, ou seulement de se refermer sur nous, pour nous anéantir. Il y a panique à deux reprises; la queue du cortège est serrée par les curieux; il s'ensuit des coups de poing et des bousculades; les matelots croisent la baïonnette, et l'on pense que c'est là l'étincelle, pour allumer l'incendie général. Mais, grâce à la police du sultan, le danger est conjuré.
Sur les murailles est placardée une ordonnance du pacha, dont voici la traduction:
«Article premier.—Toute maison d'où tomberait, même par hasard, un objet quelconque sur le cortège sera rasée séance tenante, et ses habitants pendus.
»Art. 2.—Tout individu qui sera trouvé dans la foule porteur d'une arme sera pendu sur-le-champ.»
Dans la cour de la métropole grecque, le corps est mis en terre. On entend de loin une salve des canons de tous les bâtiments de la rade et les pavillons en berne sont remis à poste.
Puis le cortège, à la débandade, rejoint ses canots, et le pacha respire: la grande représentation était jouée, elle avait fini sans encombre.
[À BORD DE LA COURONNE]
Salonique, mai 1876.
Le sultan Mourad V vient de monter sur le trône et Salonique est en grande liesse depuis trois jours. Tous les bâtiments de la rade ont arboré le grand pavois et s'illuminent chaque soir. Dès que la nuit tombe, les navires turcs brûlent des feux de Bengale; ils se distinguent entre tous par un grand luxe de fanaux et de salves d'artillerie.
A terre, tous les minarets sont couronnés de feux, et de longs cordons de lumières s'étendent sur les quais, où dernièrement étaient plantées des potences.