En ville, il se fait beaucoup de bruit; on chante éperdument dans toutes les mosquées en l'honneur d'Allah. Les quartiers turcs surtout sont très animés; les gens se promènent vêtus de leur costume le plus brillant et le plus chamarré de dorures, et les rues sont, comme dans nos fêtes de campagne, ornées de guirlandes de feuillage, de lampions et d'une profusion de girandoles de toutes les couleurs.
Aujourd'hui, troisième jour de réjouissances, le feu prend dès l'aube à un coin du bazar; les vieilles petites rues sombres, couvertes de planches, les vieilles petites maisons de bois flambent comme de la paille, et les marchands turcs, chassés par l'incendie, déballent pêle-mêle sur les pavés leurs beaux tapis, leurs narguilés, toute leur précieuse marchandise orientale. Au lever du jour, tout un grand quartier brûle, avec une flamme rouge et d'immenses colonnes de fumée.
Les bâtiments français et étrangers débarquent en hâte leurs hommes et leurs pompes; une bande de Grecs, accourus pour voler dans la bagarre, ont maille à partir avec les matelots qui les battent comme plâtre. Ces derniers grimpent sur les toits et commencent à démolir; ils parviennent vite à circonscrire le feu et à s'en rendre maîtres.
A dix heures, il ne reste plus que des brasiers éteints et de la fumée.
Demain, messe pour le consul de France; après-demain, service à l'église grecque pour le consul d'Allemagne. Des affiches, bordées de noir, placardées à tous les coins de la ville, annoncent la cérémonie[15].
[15]La plus grande partie des années 1876-1877 de ce journal a déjà été publiée dans Aziyadé.
[LETTRE DE LA SŒUR DE PIERRE LOTI]
Fontbruant, 26 août 1876.
«Cher frère aimé,
»J'espère que tu t'habitueras peu à peu à ton Gladiateur, comme tu t'es habitué à ton caveau de la Couronne; tu sais que c'est presque toujours chose vite faite. Mais, pour les gens à imagination, les objets extérieurs ont tant d'influence! Ton humour platonicienne contre la laideur de tes compagnons m'a fait rire tout d'abord, puis m'a fait penser une foule de réflexions pratiques; j'ai toujours été, moi aussi, très impressionnée par la laideur physique qui me fascine d'une façon étrange, et je considère comme un bienfait de n'avoir autour de moi que de jolis visages; parmi tous nos bien-aimés, les uns ont encore une vraie beauté, les autres ont la profondeur intelligente du front et des yeux, de beaux regards dans lesquels on aime à plonger...