»Mais aussi quelle revanche prend la laideur physique quand la beauté morale l'anime! Quels n'ont pas été les portraits des grands peintres, quand ils ont représenté la laideur animée du feu du génie, de l'inspiration, de la bonté; il semble qu'ils l'aient cherchée souvent de préférence, surtout le Titien, si j'ai bonne mémoire; et alors, quelle grandeur et quelle noblesse!
»Il y a, avec cela, la beauté céleste; les serviteurs de Dieu répandent je ne sais quelle illumination intérieure et divine qui resplendit sur leurs visages; témoin tante Adèle et autres de son espèce. Vois-tu tante Adèle transformée en vieille incrédule bavarde et perverse?
»Je demande donc grâce pour les pauvres gens dont tu me parles «à la laideur blafarde et aux yeux de caïma»... S'ils t'aiment un jour, ils deviendront charmants, et j'enfonce, je pense, des portes ouvertes, avec mon discours en trois points comme on disait dans le bon vieux temps...
»MARIE.»
[LETTRE DE LA MÈRE DE PIERRE LOTI]
Rochefort, mercredi 20 octobre 1876.
«Mon cher fils,
»J'ai sous les yeux ta lettre tachée d'encre par le chat d'un de tes voisins, me dis-tu, et cela me fait penser à te parler du tien, de ta pauvre Moumoute que tu aimes toujours un peu, je pense, malgré ton apparente indifférence. Tu sauras donc que cette Moumoute, qui est vraiment une très belle et jolie chatte, est devenue d'une sagesse exemplaire; il y a plus de six mois qu'elle ne nous a donné l'embarras d'avoir des petits, et elle ne fait pas du tout mine d'en désirer; aussi gagne-t-elle de plus en plus l'affection de ses bons maîtres et la voit-on souvent sur les genoux de notre pauvre vieille tante qui, pleine de faiblesse pour elle, n'a pas toujours le courage de la renvoyer, malgré la fatigue qu'elle lui cause par son poids et son sans-gêne. Par exemple, elle est toujours un peu maligne et fort peu patiente pour ses semblables; surtout elle ne peut pas en souffrir dans la cour et va battre jusque chez elle la pauvre petite chatte de madame Besnard, qui la renvoie honteusement en lui faisant de gros reproches...
»On s'informe de toi beaucoup, et presque toujours on me demande ce que tu dis des affaires d'Orient, ce qu'on en pense dans le pays... et je n'ai rien à répondre; ne pourrais-tu pas nous en dire quelques mots sans te compromettre?
»Parle-nous donc aussi un peu de ton capitaine, des officiers du Gladiateur. Vis-tu donc si peu en dehors du bord que tu n'aies rien à nous en dire?