»Je mène ici l'existence sotte que vous pouvez supposer. Je suis seul, isolé, et pour tout un long hiver. Plus moyen même de passer sa vie dans les bois, de s'allonger dans les bruyères fleuries, au pâle soleil de Bretagne, comme je le faisais aux derniers beaux jours d'automne...

»C'est fini, voici la pluie, la brume, les arbres sans feuilles, tout le triste hiver breton, et la «chambre garnie» froide et maussade, où doucement se traînent de longues heures de spleen...

»Je me suis trouvé heureusement deux bons camarades. L'un est Yves Kermadec[16], un quartier-maître de mon âge (ce qui en fait déjà un assez vieux marin), avec lequel j'ai autrefois navigué. L'autre, une vieille fille, riche et bossue, intelligente et distinguée, d'un âge indéfinissable, avec de grandes prétentions à la jeunesse; romanesque, mais bien posée, franche et bonne, sa petite bosse disparaissant sous de longues boucles flottantes—en résumé, un très singulier personnage.

»J'ai présenté mes deux amis l'un à l'autre; tous deux trouvent fort drôle de se connaître et m'aident, chacun dans son genre, à passer le temps de la vie.

»Bien entendu, des deux, c'est Yves mon préféré. J'aime mieux les gens qui ont poussé tout seuls que les demi-éducations de mes collègues; je vous ai déjà exposé mes théories là-dessus. Et puis, c'est amusant d'avoir un camarade qui accepte avec admiration toutes vos idées et vous prend pour un homme de génie, opinion que vous ne partagez pas.

»Les premiers jours du mois, en compagnie d'Yves, je fais de grands frais: nous mangeons des bonbons et des chocolats à la crème. Vers le 15, nous entamons les distractions plus économiques: sonner aux portes ou, aux coins des rues, faire courir des rats en carton dans les jambes des passants.

»Je vous griffonne ce papier pendant une garde à bord du Tonnerre, dans le bassin, avec le bruit des calfats, perceurs, riveurs, etc.

»Tous ces petits coups sur la tôle font tressauter mon papier et me communiquent, pour l'instant, une certaine gaîté.

»Dites-moi si vous avez une solution sur ce qui vous tourmente, si vous êtes plus malheureux ou moins, sans me donner de détails, puisque nous sommes convenus de ne point nous faire de confidences. Votre société et la Damnation de Faust, que vous m'invitez à aller entendre avec vous, me tenteraient beaucoup; mais je n'ai pas les sous nécessaires pour entreprendre un voyage à Paris.

»Je vous serre la main en toute sincérité; malgré mes théories, j'ai pour vous une grande sympathie, un embryon d'affection.»