Voilà le résumé des événements de cet automne. Enfin toutes mes démarches pour retourner en Turquie ont abouti à me faire expédier à Lorient, où je perche dans un garni de hasard.
Rien à faire ici. Du matin au soir, mes journées se passent au fond des bois; j'y reste allongé dans la bruyère, jusqu'à ce que la nuit vienne m'y surprendre.
J'ai su que mon pauvre ami d'Annecy s'était fait, il y a quelque temps, écraser une main au travail. J'ai appris aussi, par voie indirecte, que le résultat de cet accident était, pour lui et sa vieille mère, la misère complète. J'ai essayé de lui faire obtenir l'indemnité à laquelle il avait droit, mais en vain. A quoi bon se donner la peine d'habiter dans un pays aussi réglementé et policé que le nôtre, puisqu'on ne peut même pas s'y faire rendre justice!
De tous côtés et partout je ne vois que des images sombres...
[LETTRE DE PIERRE LOTI A PLUMKETT]
[À BORD DU TONNERRE]
Lorient, 5 janvier 1878.
«Mon cher Plumkett,
»Vous tombez bien mal: j'allais justement vous écrire pour vous prier de m'adresser une de ces longues lettres, comme j'en ai quelquefois reçu de vous, lettres qui avaient le don de me distraire et que je relisais si volontiers. Le service que vous me demandez, de vous tirer pour quelques minutes seulement de vos préoccupations tristes, je suis incapable de vous le rendre, pour cette raison que je suis dans des dispositions d'esprit pareilles aux vôtres.
»Si j'entreprenais de vous parler de l'Orient et de Stamboul, où j'ai laissé la moitié de ma vie, de ce qui se passe là-bas concernant celle que j'aime, je barbouillerais bien des pages, mais cela me fatiguerait terriblement.