Nous en avons bien ri encore depuis, et la petite Alemshah ne me saluait plus qu'en me rappelant mon jeu de mots.

Et, à l'heure qu'il est, s'il y pense, Achmet doit en rire toujours, au pied des Balkans, sous le feu des Russes.

Rochefort, novembre 1877.

Je suis à Rochefort, où il fait un temps triste; mais les affections de mon enfance sont heureusement encore très vivaces dans mon cœur. J'adore ma mère, à laquelle j'ai fait le sacrifice de ma vie orientale et qui, probablement, ne s'en doutera jamais.

J'ai meublé ma chambre d'une manière à peu près turque, avec des coussins de soie d'Asie et les bibelots que l'incendie de ma maison d'Eyoub et les usuriers juifs m'ont laissés, et cela rappelle de loin ce petit salon tendu de satin bleu et parfumé d'eau de rose que j'avais là-bas, au fond delà Corne d'Or.

Je vis beaucoup chez moi, ce sont des heures de calme dans ma vie; en fumant mon narguilé, je rêve de Stamboul et des beaux yeux verts limpides de ma chère petite Aziyadé.

Je n'ai plus personne à qui parler la langue de l'Islam et, tout doucement, je commence à l'oublier...

Lorient, novembre 1877.

Il y a dans la vie de ces périodes d'ennui que l'on traverse clopin-clopant, en compagnie de dame Réalité. Je traverse une de ces périodes-là. Depuis mon arrivée en France, je vis au milieu des difficultés et des déboires.

J'avais projeté d'aller à Paris et mon voyage est remis aux calendes grecques; je comptais jouir en paix de la vie de famille, de ma vieille maison, de mes souvenirs d'enfance, et, à Rochefort, je n'ai eu qu'une suite de corvées militaires, d'embarquements et de promenades forcées en rade de l'île d'Aix. Je n'ai pu qu'à peine revoir mes chers bois de Fontbruant et de la Limoise, dont je suis privé aujourd'hui sans doute pour bien longtemps. J'ai perdu deux de mes bons camarades de l'École Navale, qui laissent chacun leur petit vide dans mon existence. J'ai aussi perdu et enterré dans un coin de ma cour une chatte noire et blanche, compagne de mes voyages, que j'adorais.