Un vent glacial passait par rafales sur la terre d'Othman; il faisait grincer les ferrures des turbés, trembler les vieilles maisons vermoulues, plier, au-dessus des marbres des tombes, les branchages dépouillés.

La rue était étroite et déserte, bordée d'antiques colonnades mauresques d'une architecture oubliée, longue suite d'arcades déformées et rongées par les siècles, sous lesquelles s'ouvraient de petites portes basses et mystérieuses. Toutes ces cases n'avaient qu'un rez-de-chaussée, ce qui donnait à cette grande rue triste un aspect de l'antique Bagdad.

Deux hommes achevaient leurs narguilés, accroupis sur des nattes, derrière la vitre plombée d'un café turc, sorte de souterrain où fréquentaient surtout les derviches. Les deux jeunes hommes, après avoir donné à rassemblée le bonsoir, qui leur fut rendu avec gravité, se levèrent et sortirent dans la rue déserte. Saisis par le froid, ils boutonnèrent leur veste de bure bariolée d'ornements noirs.

Ils étaient vêtus de la même manière: pantalons bruns soutachés, retenus aux genoux par des tresses de soie éclatante; ceintures rouges brodées, chemise de soie orange; autour de leurs tarbouches étaient enroulés de légers turbans blancs.

Ils étaient tout ce qu'il y avait de jeune dans ce quartier caduc et mystérieux. La nuit tombait, le froid était sec et piquant, le vent sifflait d'une manière lugubre et la lueur crépusculaire jaune pâle s'éteignait dans le ciel.

Ces deux jeunes hommes parlaient ensemble dans la langue de Tchengiz-Khan. Ils se mirent à rire tout à coup, d'un rire si bruyant, si immodéré que trois vieux turcs qui passaient, emmaillotés dans leurs pelisses de drap vert, tout voûtés sous leur turban et leurs grosses lunettes d'un autre âge, se retournèrent scandalisés.

Le fait est qu'un tel rire était une note étrange, au milieu de ce décor funèbre. Mais, comme la tenue de ces garçons était celle de deux musulmans de bonne souche, les vieillards se contentèrent de leur jeter un regard de compassion bienveillante et de marmotter dans leurs barbes grises: Tchoudjouk! (Ce sont des enfants!)»

Après quoi, ils entrèrent dans le turbé d'un vizir de Sélim-le-Tigre, et les deux jeunes gens se mirent à rire de plus belle.

Ces deux jeunes gens étaient Achmet et moi... Et Achmet riait tant, de son bon rire frais, qu'il alla par prudence s'adosser contre un mur; il riait à ne plus pouvoir marcher...

Tous deux, nous étions mis en joie par un jeu de mots que je venais de faire très involontairement en turc et que je n'avais même compris qu'après coup. Cette facétie était, je l'avoue, bien innocente, mais il ne nous en fallait pas beaucoup, alors, pour nous amuser, et Achmet alla le soir même en faire part à Eriknaz, sa sœur...