[LETTRE DE V. L...]
Paris, 30 janvier 1878.
«Cher Loti,
»Je viens de finir la lecture de votre roman[17]. J'éprouve une singulière émotion, après avoir lu ces pages, où je vous ai si bien retrouvé tout entier; je vous plains de toute mon âme, et, vous connaissant mieux, je vous aime davantage, si c'est possible.
»Je sais que vous vous souciez peu de l'amitié qu'on vous porte et je ne saurais guère m'en étonner, après vous avoir suivi si longtemps. Vous vous placez à un point de vue trop élevé, votre âme, qui se complaît dans la souffrance, trouve une étrange jouissance dans son isolement.
»Ceux qui, comme moi, vous ont voué une affection sans bornes, continuent à vivre dans la sphère étroite et bourgeoise pour laquelle ils sont nés. Leurs joies sont moins vives et leurs douleurs sont effacées chaque jour par le soin des devoirs sociaux dont la banalité ne les révolte pas. Ils sont nés avec une nature moins sensible, et leur esprit plus malléable n'a jamais cherché à se dégager de ces mille liens qui obsèdent leur pensée et empêchent leur âme d'avoir les sensations que vous avez su rendre avec une énergie si navrante. Que vous avez dû souffrir, mon cher ami, pour en arriver à toutes les inconséquences que l'on ne peut s'empêcher de signaler en vous! Que vous avez dû souffrir pour voir en vous le contraire de ce que les autres y trouvent chaque jour! Votre âme, que vous croyez vieillie et incapable de ressentir des émotions fortes, est restée jeune, ardente et capable encore de grands enthousiasmes. Vous désespérez de la vie, et vous avez trouvé le seul moyen de vivre: avoir des émotions, et savoir les faire partager. Nous qui traînons une existence stupide, où chaque heure amène un devoir que la société nous trace, nous qui remplissons sans hésiter ce devoir nouveau à chaque heure de la vie, sans songer à donner un instant à ce qu'il y a de meilleur en nous, notre cœur ou notre imagination, nous finirons notre existence abâtardie sans avoir vécu un instant. Notre cœur, notre imagination, notre sensibilité, tout se sera rouillé, racorni, usé sans avoir servi.
»Croyez-moi, cher Loti, vous avez fait en Turquie un beau rêve comme vous en aviez, je crois, fait d'autres auparavant; ne vous arrêtez pas. Ne croyez pas à la durée de votre douleur. Cherchez de nouvelles émotions, et, lorsque vous aurez apaisé votre soif d'inconnu, vous en arriverez à accepter le joug de la civilisation et à vivre paisiblement de cette existence d'huître qui est celle de vos compatriotes.
»Pardonnez-moi, Loti, cette lettre qui vous paraîtra stupide, je ferais mieux de ne pas vous l'envoyer, mais je ne garde aucun amour-propre avec vous, et je vous permets de sourire en me lisant. J'ai toujours accepté votre supériorité sans faire de réserves et je n'ai jamais eu que de la reconnaissance pour l'affection que vous m'avez montrée depuis dix ans.
»Dans votre roman, j'étais presque jaloux du rôle d'Achmet près de vous. Vous souvient-il de la première soirée où je vous parlai abord du Borda?... Je vous avais adressé la parole et, préoccupé d'autre chose, vous n'aviez pas fait attention à moi. Je dis à de Jonquières l'impression pénible que j'avais reçue, et il alla vous trouver pour me présenter à vous. Je ne sais quelle force m'attirait ce jour-là vers vous, mais je fus heureux de la façon dont vous me receviez et, depuis, je vous ai voué le dévouement le plus absolu.
»Vous avez souvent rencontré de pareilles affections, vous portez un charme en vous qui les attire. Je ne sais que vous remercier de n'avoir pas dédaigné mon affection qui s'offrait, et, à chaque lettre que je reçois de vous, je sens que je m'attache à vous de plus en plus.