»J'ai cru pouvoir communiquer à Delguet votre manuscrit. Il a pensé comme moi que votre œuvre était destinée à obtenir un grand succès si elle était bien lancée.

Votre ami,

»V. L.»

[17]Le manuscript d'Aziyadé.

Lorient, 1878.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un rêve de cette nuit, tandis que le vent glacé faisait rage dehors: j'étais dans la cour de ma maison de Rochefort. Mais c'était une cour triste et abandonnée, envahie d'herbes comme un cimetière. J'avais confusément l'impression que cela devait se passer dans des temps à venir encore très lointains...

C'était au crépuscule, avec des vignes jaunies d'automne, de l'herbe, de l'herbe entre les pierres. Deux personnes étaient assises sur le banc: ma grand'mère, ma grand'tante Lalie—toutes deux mortes, fantômes—et je le savais. Elles disaient: «Nous allons remonter dans nos chambres, là-haut, pour attendre tante Claire qui va revenir de l'île d'Oléron.»

Je voulais déjà me coucher, pendant ce triste crépuscule, et j'avais accroché mon hamac, comme ceux des matelots à bord, dans le chai de ma vieille maison délabrée, devant l'escalier du grenier. Et je leur disais: «J'ai frayeur d'être là, parce que c'est un passage et on me frôlera en passant.» Elles répondirent: «En passant? Et qui passera, mon petit, puisqu'il n'y a que nous dans la maison? Personne ne peut venir par le grenier, tu le penses bien.» Mais je savais que les fantômes peuvent venir de n'importe où, et ce passage me faisait peur.

Je me couchai tout de même dans ce hamac et je les regardai s'éloigner toutes les deux dans la cour, au crépuscule désolé, sur les feuilles mortes et sur les herbes poussées entre les pierres. Sitôt après, j'entendis au-dessus de moi, dans le grenier, la voix de tante Claire parlant à sa chatte Moumoute.—Je la savais morte, elle aussi comme les deux autres.—Bientôt elle descendit, me frôla, me sourit, très douce, et, pour me rassurer, pour m'expliquer: «Oh! je suis entrée d'abord par la porte, en revenant de l'île d'Oléron, mais j'avais besoin de voir ma chatte, c'est pour ça que je suis montée ici tout droit; je m'en vais retrouver ces dames à présent.» Je ne répondis rien, sachant parfaitement qu'elle était morte et que, par conséquent, elle n'avait pas besoin de passer par les portes pour errer où bon lui semblait. Et je la regardai, à travers le crépuscule toujours plus sombre, s'éloigner dans la direction des deux autres, sur les herbes de cimetière et les feuilles qui avaient envahi notre cour...