Depuis longtemps, j'avais songé à cet asile des désespérés, à ce calme suprême des monastères; j'étais comme fasciné par la paix froide et morne de ce lieu, dans lequel s'éteignent tous les bruits du monde...

Un silence éternel,—jamais une parole échangée entre les moines mystérieux, les longs cloîtres où les tourments de l'enfer sont peints en fresques fantastiques; les tombes qui, chaque jour, se creusent tout doucement sous les cyprès, derrière les hautes murailles grises; et partout la phrase de Salomon écrite sous les voûtes:

«Vanité des vanités, tout est vanité... Tout est vanité et rongement d'esprit...»

A vingt kilomètres du plus proche village, dans un lieu solitaire entouré de collines boisées, est situé ce couvent mélancolique, où sans doute l'on me verra revenir...

[LETTRE DE LA SŒUR DE PIERRE LOTI]

Fontbruant, février 1878.

«Frère chéri,

»Voilà bien des jours que je me demande si je dois t'écrire pour te verser le trop plein de mon cœur; je commence des lettres et je les déchire; j'ai peur de toi, j'ai peur de tout. Mais, aujourd'hui, oh! non, je n'y tiendrai pas! Que vas-tu faire? Si tu entres dans ce couvent, tu n'en sortiras plus. Avec ta tête exaltée, ils te persuaderont et tu retourneras là-bas fasciné!

»Réfléchis, je t'en prie, je te le demande à deux genoux, non pour moi, mais pour ta mère. Attends au moins qu'elle n'y soit plus; ce ne sera peut-être pas très long maintenant, car je la trouve affaiblie et les émotions la tuent. Elle devine vaguement où tu veux en venir, sans savoir tout ce que je sais, et sa foi en est déchirée; son cœur de huguenote, son amour-propre de chrétienne, tout en souffre horriblement,—tu ne t'en rends donc pas compte? Tu n'entends donc pas battre d'angoisse ce pauvre cher cœur de mère?

»Au milieu de mes bien-aimés, dans ma vie paisible, moi qui pourrais être heureuse d'un bonheur vrai, je suis torturée continuellement et, comme je vois la peine que tu fais à ta pauvre vieille mère, je souffre dix fois plus à cause d'elle.