»Oh! aie pitié de nous, je t'en prie! Tu as le cœur humain, au fond, tu sais être bon pour tout le monde; ne feras-tu donc rien pour nous ôter notre chagrin?

»Qu'importerait, cependant, que nous ne soyons plus que si peu de chose pour toi, qu'importerait, si tout cela devait te conduire à la vérité, au bonheur! Mais non, tu es dans la tourmente, dans l'angoisse... J'ai peur, tu le sens bien, et, pour me consoler, tu me jettes sans pitié tout ton cynisme à la tête! Reviens à toi, frère chéri, tu t'agites dans un abîme de misères morales!

»Que vas-tu chercher dans ce couvent? Tu sais bien que ce n'est pas la vérité; tu n'y mortifieras ta chair que pour sortir de là avec des passions plus déchaînées, plus bouillonnantes que jamais.

»Ne le sais-tu pas, que dans la vie tranquille, paisible et honnête, il y a autant de joie, d'intelligence et d'élévation que dans ton existence agitée et libertine, romanesque et tourmentée?

»Pauvre chéri, toujours bercé par un mirage, une fantasmagorie, un piège des ténèbres!... Va, je t'y ai suivi quelquefois, dans le commencement,—c'était encore un idéal; j'ai même compris Aziyadé et j'ai pleuré sur elle. Mais maintenant, je ne te comprends plus, je ne vois en toi rien qu'écœurements et parjures, que folles terreurs du néant qui s'emparent de toi.

»Je passe des nuits sans dormir; je me dis: «Je ne l'aimerai plus, c'est fait!» mais c'est à ces moments-là surtout que je voudrais te serrer sur mon cœur.

»Viendras-tu à Fontbruant avant d'entrer au monastère? Surtout n'y viens pas uniquement par devoir; dans ce cas, je ne voudrais pas de toi. Mais si tu viens de bon cœur voir tes frères, tes pauvres frères pour lesquels, dans le temps, tu savais trouver des noms tendres qui leur étaient si doux, oh! alors, viens, ils seront les mêmes pour l'enfant chéri qu'ils attendaient autrefois avec tant de joie!...

»MARIE.»

[LETTRE DE PIERRE LOTI A SA MÈRE]

Lorient, février 1878.