Lorsqu'un souvenir, qui semblait très lointain, vint me mettre tout à coup une angoisse au cœur: ma chambre si gaie de Fontbruant, que je ne reverrais peut-être plus, et la voix des rossignols que l'on entendait là-bas, au printemps.

Ensuite, pendant de longues heures, de ma cellule, j'ai promené sur le passé un regard long et sombre. Seuls mes souvenirs d'enfance rayonnèrent dans le lointain,—ce sont les seuls vraiment heureux de ma vie...

Avant de mourir, je voudrais les écrire, ces souvenirs de mon enfance... Il me semble qu'en les écrivant, je fixerais un peu l'existence fugitive, je lutterais contre la force aveugle qui nous emporte vers le néant...

[LETTRE DE PIERRE LOTI A SA SŒUR]

La Trappe, février 1878.

«Chère sœur,

»Ce lieu triste, contre lequel tu as une antipathie si grande, a au moins cela de bon, on peut profondément s'y recueillir.

»Je ne suis pas entré au couvent, comme tu le crois, par pure fantaisie, je désirais quelques jours de paix. J'ai beaucoup réfléchi, j'ai même un peu pleuré, ce qui, ailleurs qu'à la Trappe, aurait paru stupide, mais qui m'a fait du bien.

»Je me suis dit que ma jeunesse s'en va, que le temps de la vie passe pour nous tous et que les moments où il nous sera donné d'être ensemble sont plus que jamais comptés; il ne faudra donc pas les laisser perdre, si nous les trouvons précieux.

»Chère petite sœur, veux-tu que nous ayons la paix complète, la paix d'autrefois?