...Et puis, c'est trop sombre aussi, cette vie, même en passant, pour moi qui n'ai pas les croyances qui soutiennent à peine les Trappistes eux-mêmes. Tout le jour, toute la nuit, des chants funèbres à faire frémir; des figures de l'autre monde; de vraies processions de revenants.

On n'a même pas ici le sommeil, qui est partout la consolation des malheureux... Et ce froid humide et glacial, ce ciel noir des hivers de la Manche, ce vent qui gémit tristement et ces toux creuses qui se répercutent le long des lugubres couloirs.

Dans le réfectoire du couvent je partage les repas des prêtres fautifs, envoyés à la Trappe pour un stage de pénitence. Debout près de notre table, un moine à la voix caverneuse nous lit le Mépris de soi-même, de saint Bonaventure:

J'ai dit à la pourriture: vous êtes ma mère; et aux vers: vous êtes mon père et mes frères...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Qu'étiez-vous, qu'une semence impure? Que seriez-vous, pour la pâture des vers? Quel motif pourrait avoir la cendre de s'enorgueillir?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les plantes, les arbres donnent des parfums, des fleurs, des fruits; le corps de l'homme ne produit que puanteur et ordure...

La Trappe, février 1878.

C'était pendant l'office de nuit. Les moines prosternés chantaient à l'unisson leurs éternelles litanies... J'étais plongé dans une sorte d'état neutre qui n'était ni la veille, ni le sommeil; je suivais machinalement leur chant triste... L'étrange envoûtement des monastères s'abattait déjà sur mon être, comme un froid linceul; un détachement complet de la vie me gagnait et la perspective de finir mes jours sous la robe de bure ne m'effrayait presque plus...