Nous avions été conviés, Hassan et moi, aux noces du fils du Cheik, qui durèrent trois jours. Noces qu'un incident imprévu avait failli faire tourner au tragique la dernière nuit (un Grec étant venu dire, au milieu de la fête, que les Français, alliés aux Russes, voulaient s'emparer de Sigri).
C'était une nuit splendide du printemps oriental, cette dernière nuit si mouvementée; la lune éclairait de sa pleine lumière les grands rochers de Mytilène et, à perte de vue, la Méditerranée bleue.
Je me vois encore, au milieu de cette nuit, courant, comme un fou, de toute la vitesse de mes jarrets, sautant de pierre en pierre, perdant mon turban, déchirant mes ceintures à tous les buissons de la campagne, et, derrière moi, Hassan, qui ne pouvait pas me suivre, soufflant et criant... C'eût été très comique, s'il ne se fût pas agi de la vie de plusieurs hommes...
Après vingt minutes de course échevelée, je rejoignis un groupe de montagnards, la population entière de Sigri, qui courait aussi, portant des fusils, des yatagans, des bâtons, des fourches, toutes les armes que, dans leur précipitation, le hasard avait fait tomber sous leurs mains.
Et je haranguais tout ce monde en turc—il était temps: devant nous, sur les rochers, on voyait une masse noire qui s'avançait, c'étaient les matelots français du Gladiateur.
L'histoire expliquée, le malentendu compris, tout se termina en plaisanterie et nous rentrâmes au village au son des cornemuses, tandis que les matelots s'embarquaient, sans coup férir, dans la baie de l'Aiguade.
[À BORD DU TONNERRE]
Lorient, 2 mars 1878.
Voilà ma situation: je suis parti de Turquie après avoir juré de revenir, et toutes les démarches que je fais pour exécuter ce serment n'aboutissent pas. Pendant ce temps-là, on démolit mon pauvre Stamboul; les nouvelles se succèdent toujours plus terribles; je vois que les Turcs, malgré tant de courage, ont décidément perdu la guerre et je ne sais ce qu'il adviendra d'eux tous.
Je suis retombé à plat dans la vie d'Occident, plus grise et plus maussade que jamais, après avoir rêvé que j'étais bey ou pacha. Mon existence se complique de plus en plus d'impossibilités et de contradictions, et je suis bien las de tout ce qui m'entoure.