J'ai manqué, au début de cette guerre, une occasion que je ne retrouverai sûrement jamais de me faire en Turquie une position en rapport avec moi-même, en rapport avec mes goûts, que l'Orient seul aurait pu satisfaire. L'occasion est passée, et sans doute elle ne reviendra plus, je l'ai laissée s'enfuir au lieu de l'arrêter par les cheveux. Maintenant, ce sera du réchauffé; les grands pachas, qui m'auraient poussé, ne se souviendront plus du jeune «giaour» qui les avait un instant intéressés. Et puis, si les Slaves sont vainqueurs, si le vieil Islam s'écroule, mes projets d'avenir feront comme l'Islam, et, pour la seconde fois de ma vie, je verrai tout s'évanouir, espérances, rêves de fortune et d'affection—le tout lié aux destinées de Stamboul et du Prophète...

Je reçois de temps en temps des nouvelles d'Aziyadé, de petits grimoires en langue turque, de petites lettres désespérées et de plus en plus pressantes, où elle me supplie de ne pas l'abandonner. Le dernier mois de mon séjour à Stamboul l'a beaucoup compromise et sa situation, à elle aussi, est devenue intolérable.

Achmet doit être mort à la guerre. C'est là, pour moi, un nouveau sujet d'inquiétude et de tristesse.

A présent que je n'ai plus à Stamboul cet ami dévoué comme intermédiaire, je ne puis répondre à Aziyadé, et, si j'attends encore, je vais perdre sa trace, ne plus trouver aucun moyen de la revoir.

Samuel est parti pour Salonique, où il est redevenu ce qu'il était autrefois, un pauvre diable de batelier, sans sou ni maille.

Kédi bey, mon chat d'Eyoub, le plus fortuné de nous cinq, est à présent l'un des chats de la mosquée, favori des derviches; il est revêtu d'un certain caractère sacré qui lui assure des souris et du pain pour le reste de ses jours.

Et la maison, qui avait abrité là-bas tout notre bonheur, est brûlée depuis longtemps.

Puisqu'il m'est impossible de retourner en Turquie comme officier français, je me ferai Turc. Je ne tiens guère à l'Europe occidentale, où je n'ai trouvé que des déceptions; même avant d'être conquis à tout jamais par l'Islam, j'avais déjà envie de la quitter et je pensais alors à la Polynésie, qui m'avait si vivement charmé autrefois. J'ai horreur de tout ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation et les théories égalitaires. Le vieil Orient est donc le pays où j'irai me réfugier, loin des machines à vapeur, des mesquineries sociales et des rengaines de progrès. Si là-bas je ne puis plus être un seigneur, tant pis, je serai un homme du peuplé, un «banabak»; mais j'aurai ma place au soleil et ma part de cette liberté qui est le lot des plus énergiques, dans les pays où les lois ne sont pas faites pour tout le monde...

Ici, je m'ennuie d'une manière profonde et incurable; en toute sincérité, je ne crois à rien. Ma vie est fort mal emmanchée et, par quelque bout que je la prenne, je me trouve en présence de difficultés insurmontables.

Rien ne m'amuse plus; je ne vois guère ce que ce monde pourrait m'offrir de bien neuf ou de bien drôle.