»Vous savez ce qu'est la situation d'une femme musulmane qui est veuve, quand elle est belle et jeune: déjà mariée d'avance à quelque ami du mort, qui la convoite.
»Pour Aziyadé, l'inévitable qui se présente, c'est Osman Effendi, de Ghédik-Pacha, que vous avez vu, un jour avec moi, à la réception des magyares, au Séraskérat. Celui-là est jeune, audacieux et jaloux, celui-là ne sera pas tué, parce qu'il est dans l'intendance et ne se battra pas. Quand Aziyadé sera sa femme, elle sera aussi perdue pour moi que si elle était morte...
»Alors elle veut fuir à tout prix; elle sait que le désordre de Stamboul favorisera cette fuite et que, dans un pareil moment, on peut tout oser. Seulement, il faut quitter au plus vite le territoire turc et la pauvre petite ne parle aucune langue chrétienne, même pas le grec; elle n'a aucune idée de nos usages, aucune idée de voyages, de paquebots, ni même de géographie... Alors il lui faut quelqu'un.
»Mon ami Achmet, que vous avez connu si dévoué, si entreprenant, ne peut plus en rien lui servir; il a quitté Stamboul, il est sans doute mort à l'heure qu'il est.
»Plusieurs fois, cet hiver, Achmet m'a fait écrire par un Grec, qui écorche le français et n'a aucune idée du nom de nos mois, non plus que de nos dates. Je sais qu'il est parti pour la guerre vers décembre ou janvier, qu'il assistait aux grandes tueries des Balkans, et qu'il en est promptement revenu dans un convoi des ambulances du Croissant rouge,—blessé et malade. Il a passé une partie de l'hiver à Stamboul, couché sur son lit et dans une profonde misère... Des deux chevaux qui constituaient sa fortune, vous vous en souvenez, l'un a été réquisitionné pour la guerre, l'autre est mort.
»Le 5 février dernier, j'ai reçu une lettre de lui (datée du 22 du même mois) dans laquelle il me demandait un peu d'argent. Je lui ai envoyé ce que j'ai pu, il fallait qu'il fût bien misérable pour en venir à me demander des secours.
»Le 2 mars, j'ai reçu une dernière lettre, écrite en turc, celle-là, par son ami, un certain Ali-Agha, maréchal des logis de cavalerie, et datée d'Andrinople. Il avait été de nouveau levé d'office pour la guerre, pouvant à peine se tenir debout; il était blessé et mourant et me faisait ses adieux.
»Voilà l'histoire de ce pauvre Achmet...
»J'aurais pu partir, moi, et aller chercher Aziyadé. Je l'avais décidé hier; mais, aujourd'hui, j'ai réfléchi. Je n'ai aucun moyen d'obtenir sur l'heure, ni maintenant, ni plus tard, une permission pour Constantinople; je n'ai plus d'argent pour partir... Vous me direz qu'on peut toujours déserter, et qu'on peut voyager sans argent, par mille moyens; je sais tout cela et, hier, j'avais résolu de le faire. Mais j'ai mon honneur d'officier français, auquel je tiens plus que je ne l'aurais cru d'abord.
»Ce quelqu'un qu'il faut, là-bas, pour me remplacer et venir en aide à Aziyadé, voulez-vous, mon ami, que ce soit vous-même? Je vous le demande avec supplications, avec angoisse... il me semble que vous ne me le refuserez pas... Et après, frère, je serai corps et âme à votre service, je ferai pour vous tout au monde...