»Pendant le moment de crise actuel, ce que je vous demande est peut-être moins périlleux que vous ne le croyez. J'écrirai aux attachés d'ambassade, je vous ferai obtenir des appuis, des papiers, je vous ferai même recommander à notre ambassadeur. Dites, le voulez-vous? Si vous refusez, alors passez-moi une dépêche sur l'heure et c'est moi qui partirai...

»Mais si vous acceptez, mon ami, ne perdez pas un jour, ni une heure, ni une minute... Voilà ce qu'il vous faudra faire. Mettez un fez et allez à Stamboul par le pont de Kara-Keui. Vous vous trouverez en face de la grande rue d'Onu Capou. Vous monterez cette rue jusqu'à ce que vous aperceviez la petite mosquée d'At-Bazar-Bachi. Peu avant d'y arriver, vous trouverez une impasse. Vous entrerez dedans et, tout au fond, vous verrez une vieille maison peinte en rouge (les autres maisons sont jaunes). Près de la porte d'entrée, au rez-de-chaussée, il y a une fenêtre en saillie, grillée de fer. Vous frapperez au volet de cette fenêtre; c'est là que demeure la négresse Kadidja. Je vous ai autrefois parlé d'elle; c'est une vieille créature intelligente et rusée qui est dévouée jusqu'à la mort à Aziyadé, son ancienne maîtresse. Vous frapperez six coups précipités; elle croira que c'est moi. Ces six coups étaient autrefois le signal convenu entre nous. Si la vieille femme n'est pas chez elle, il faudra revenir. Des voisins ou des voisines vous questionneront; vous savez assez de turc pour dire que vous êtes Circassien musulman (vous en avez la figure). Vous direz que vous vouliez une amulette de «hodja»; la vieille en vend et cela ne surprendra personne.

»Quand vous aurez trouvé Kadidja, vous lui remettrez cette lettre pour Aziyadé. Vous lui direz que vous venez de ma part et que vous ferez pour sa maîtresse tout ce que j'aurais fait moi-même. (Rappelez-vous qu'elle me connaît sous le nom de Loti ou d'Arif Ussam.)

»Donnez-lui votre adresse. Expliquez-lui que vous favoriserez la fuite d'Aziyadé, si elle a décidé de partir; que c'est vous qui la recevrez à Galata, dans votre propre maison, et qui l'y garderez cachée. Il faudra ensuite, autant que possible, ne plus retourner à Stamboul, pour ne pas éveiller les soupçons; la vieille est peut-être surveillée. Je vous confie Aziyadé comme si vous étiez mon frère. Vous verrez si la pauvre petite mérite affection et dévouement, vous verrez combien elle est délicieuse et vous comprendrez alors ce que je fais.

»Kadidja sera pour vous un auxiliaire utile; c'est la vieille créature la plus rusée que je connaisse; suivez toujours ses avis. N'hésitez pas à me prévenir si vous avez besoin de quelque chose. Et d'ailleurs tout ce que vous ferez sera bien fait.

»Il vous faudra de l'argent: allez à Péra, chez Villier, le secrétaire d'ambassade; il a, à moi, cinq cents francs que je viens de lui envoyer pour payer Abdullah Effendi (un prêteur, lors de l'incendie de ma maison d'Eyoub). Il vous remettra cet argent, que je lui ai écrit de garder pour vous et qui sera providentiel. Villier est un brave garçon, lui aussi, pas assez dévoué, ni assez audacieux pour faire ce que je vous demande, à vous, mon cher Pogarritz, et que je ne demanderais à aucun autre. Mais il se mettra résolument en campagne pour vous venir en aide.

«Je préférerais qu'Aziyadé partît par les paquebots de la Compagnie Fraissinet, dirigée sur Marseille. Vous trouverez bien quelqu'un de sûr à qui la recommander, parmi les émigrants, et puis je connais presque tous les commandants de ces paquebots et vous pourrez vous servir de mon nom.

»A Marseille, ce sera moi-même qui viendrai l'attendre.

»Ne craignez pas, mon cher ami, de tremper dans une aventure de roman; celle-là n'en est pas une. Sur mon honneur, je vous jure qu'une fois en France Aziyadé sera ma femme.»

[LETTRE DE PIERRE LOTI
A M. VILLIER, SECRÉTAIRE D'AMBASSADE
A CONSTANTINOPLE]