«O ma bien-aimée Aziyadé[18],
»J'ai reçu ta lettre désolée. Je réponds à ton appel.
»Non, je n'ai rien oublié, ni toi, que j'aime plus que la vie et plus que la lumière du soleil, ni Stamboul, ni mon serment sacré...
»Ce que j'ai juré, je le jure de nouveau, par le Dieu des chrétiens et le Dieu des musulmans, par mon âme, par l'âme de mes parents morts; ce que j'ai juré, je le tiendrai. Tu n'as qu'à parler et je suis prêt à t'obéir...
»Mais l'instant est grave et terrible pour nous deux; dans cet instant suprême, où tu vas décider de notre sort, avant de parler, avant de m'appeler, écoute le conseil d'amour que je te donne:
»Tant que ce vieillard, qui t'a beaucoup aimée et que tu respectes à présent, demeurera sur terre, ô toi, reste avec lui et attends ce que l'avenir mystérieux prépare pour nous. Nous sommes jeunes et la vie est longue devant nos yeux...
»... Mais s'il meurt, s'il est tué... Alors, s'il est tué, écoute encore, ma bien-aimée, ce que je te dis avec angoisse, parce que cela m'enlève la moitié de ma vie... s'il est tué, ô ma bien-aimée, épouse Osman Effendi!...
»Lui aussi est jeune, il est riche et il t'aime; avec lui tu seras heureuse. Oublie Loti, qui porte malheur à ceux qui l'approchent. Avec Osman Effendi, tu auras des esclaves, des jardins, un rang parmi les femmes de ton pays et ta place d'épouse dans le monde invisible des harems.
»Tandis qu'avec moi!... Si même toutes les impossibilités étaient vaincues, as-tu songé à ce que ce serait d'être ma femme? Venir seule, en fugitive, dans un pays lointain, où personne ne comprendrait ton langage... Aller sans voile, comme une femme «franque»; partager ma misère, prendre ta part des durs travaux de la maison, comme le font tes servantes, et, pendant les années où je serai au loin, à voyager sur les mers, rester seule. Durant de longs hivers, plus longs que ceux de Stamboul, dans ce pays plus rapproché de l'étoile froide, ne plus voir ni le ciel bleu, ni ta patrie, ni tes semblables, ne plus même entendre une voix amie...
»Mais si tu acceptes tout cela, ma bien-aimée, si tu m'aimes tant que tu veuilles tout supporter, si tu veux fuir... alors viens, je t'adore et je t'attends...