»Les amis, je n'y crois guère. Et pourtant, plus que personne au monde, j'en ai eu... J'ai rencontré bien des affections, bien des dévouements. J'ai ramassé des forbans dans les rues, je les ai mis contre mon cœur; chez eux, j'ai trouvé plus de jeunesse et de vie, des sentiments plus puissants et moins banals que chez mes égaux... Mais tout passe et passera...

»Quand les années seront venues, avec la souffrance peut-être, et les rides et les cheveux gris, quand il n'y aura plus d'amour possible que celui que j'achèterai, qu'on m'abandonnera comme un objet usé qui a trop servi,—alors quelle ressource aurai-je, mon Dieu! autre que le suicide?

»Ceux que toi et moi nous regardons comme les simples, les naïfs, ceux qui sont encore prosternés aux pieds du Christ, ceux-là, je t'assure, sont les heureux de ce monde. L'angoisse du temps qui passe, l'angoisse de la solitude, la terreur du néant qui arrive, tout cela leur est inconnu. Ils s'en vont, confiants et calmes. Je donnerais ma vie pour posséder leur illusion radieuse; devrais-je être aussi insensé que ces pauvres pensionnaires des maisons de fous qui se figurent être des riches et des puissants de la terre!

»A défaut de cette foi, si au moins nous pouvions nous rattacher à quelque chose, à une espérance, à une immortalité... Mais rien!... En dehors de cette personnalité encore rayonnante du Christ, tout est terreur et obscurité...»

[LETTRE DE PIERRE LOTI A PLUMKETT]

Lorient, avril 1878.

«Je passe des jours bien tristes, mon cher ami, des jours mornes, interminables, des soirées sombres et mortelles...

»J'ai encore cependant mon frère Yves auprès de moi, mais c'est un Yves transformé, rangé, ne se grisant plus. Nos amis, les «frères de la côte», sont tous dispersés, tous embarqués; le Lamotte-Picquet a emmené les derniers dans les mers du Sud.

»Donc, plus de «bande de forbans», ni de tapage nocturne, et la mère Hollichon n'a plus l'honneur de nous traiter dans son auberge, comme elle le faisait cet hiver.

»Bien des fois, le soir, dans la brume encore froide d'avril, en marins tous deux, on nous a vus, Yves et moi, descendre la rue maussade que j'habite, tourner le quai, passer le pont du canal. Nous allions chez lui nous installer devant le feu, pour la veillée, tandis que Marie, sa femme, s'occupait à repasser ses grandes collerettes blanches ou à préparer les petits bonnets du premier-né, le «petit goéland».