»Depuis la lettre tragique reçue le 7 mars, je suis sans nouvelle d'Aziyadé, et maintenant qu'Achmet est mort, toutes mes communications avec elle sont coupées.
»J'ai essayé d'une foule de moyens, j'ai écrit en turc et en français une foule de lettres à une foule de gens et je n'ai obtenu aucun renseignement.
»J'avais mis mon dernier espoir en un nommé Pogarritz, un brave garçon, un ami fidèle de là-bas. Mais j'ai appris qu'il s'était engagé dans un bataillon de volontaires hongrois et qu'il a été tué, lui aussi, par les Russes.
»Le temps passe, je ne sais plus que faire. Je rêve de retourner en Orient et les pieds me brûlent ici...
»Une angoisse me prend au cœur quand je songe à Elle. Je l'aime bien, je vous le jure,—je l'aime autrement qu'aux premiers jours... Je donnerais des années de ma vie pour recevoir encore une de ses petites lettres si difficiles à déchiffrer, si illisibles. Je pleurerais de joie s'il m'en arrivait une...»
[À BORD DU TONNERRE]
Cherbourg, mai 1878.
... Un mois passé à Cherbourg. J'aurais mieux aimé ne pas revoir ce pays, rempli pour moi de poignants souvenirs. Souvenirs de Jean, souvenirs de notre vie à deux, souvenirs de la guerre, des huit mois passés ici, pendant ce terrible hiver de 70, huit mois d'une existence tourmentée, huit mois pendant lesquels nous avions bien souffert. Et puis, souvenirs du départ de Jean, à bord du Pétrel, en juin 1873.
Je m'étais promis de ne pas mettre les pieds à terre dans ce pays; Yves, d'ailleurs, était encore consigné à bord—suite de l'histoire des trois maîtres de la Médée[19]—et ne pouvait m'accompagner.
Pendant trois semaines, je m'étais tenu parole et j'avais gardé le bord, quand, ce matin, on me demande au chemin de fer pour un colis que je suis forcé d'aller chercher moi-même.