Je prends passage dans la chaloupe à vapeur d'Yves et je débarque sur cette jetée où, il y a cinq ans, j'étais venu si tristement, un matin de juin, conduire et embrasser Jean qui partait pour le Sénégal et y partait sans moi.
Aujourd'hui encore, c'est une belle journée de printemps, une des premières chaudes journées de l'année. Les jardins sont pleins de lilas en fleurs, mais, malgré le ciel, bleu, cet insipide petit trou de Cherbourg est triste et maussade.
Je traverse la ville en courant, ne voulant rien voir et rentrer au plus vite. Pourtant chaque quartier, chaque coin de rue, chaque boutique m'envoient au passage un monde de souvenirs. Notre pension, notre chambre, la maison d'Emma, le bureau où chaque soir nous achetions les dépêches de la guerre et, à la gare, le chêne-vert, unique dans le pays, devant lequel nous venions nous asseoir en souvenir de Fontbruant et de la Limoise.
Maintenant, entre Jean et moi, tout est fini et je cherche encore le mot de la sombre énigme qui l'a irrémédiablement éloigné de moi.
Hélas! on n'arrache pas de son cœur une affection comme celle que j'ai eue pour ce frère perdu, sans qu'il reste des déchirures profondes et cruelles. Les années qui passent les ferment à la longue, l'oubli descend tout doucement sur toutes choses et bientôt sans doute le souvenir de Jean sera mort dans mon cœur. Mais, ce soir, sa douce figure est là, présente, et je lui pardonne tout ce qu'il m'a fait.
[19]Histoire racontée dans Mon frère Yves.
[LETTRE DE PIERRE LOTI A YVES]
[À BORD DU TONNERRE]
Brest, 9 juin 1878.
«Mon cher Yves,