Très singulier village, où il n'y a point de femmes, point de bétail, point de cultures; rien que ces chanteurs, jaunes de figure et vêtus en deux nuances de jaune. Environ deux cents bonzes du Cambodge et du Siam, préposés à la garde des ruines sacrées, vivent là dans les continuelles prières, psalmodiant nuit et jour devant l'amas des blocs titanesques accumulés en montagne.

Tout de même l'arrivée de nos charrettes, de nos bœufs, de nos bouviers, interrompt un instant leur monotone rêve. Pour nous faire accueil, deux ou trois d'entre eux descendent des maisonnettes perchées, et, le crâne luisant sous le soleil, s'avancent à notre rencontre, sans hâte et à l'aise, dans cette chaleur qui tombe d'aplomb sur la terre et que la terre renvoie plus malsaine et plus mouillée.

Ils nous offrent comme gîte le grand abri qui sert aux fidèles pendant les pèlerinages: c'est, sur pilotis comme leurs maisons, un plancher à claire-voie et une toiture de chaume que supportent des colonnes en bois rougeâtre. Point de muraille; nous n'aurons jour et nuit pour nous enfermer que les draperies transparentes de nos moustiquaires. Pour mobilier, rien qu'un vieil autel bouddhique, aux dieux d'or mourant, devant lesquels des petits tas de cendre attestent qu'on leur a brûlé beaucoup de baguettes parfumées[2].

Nous campons là sur des nattes, derrière nos mousselines hâtivement tendues, heureux de pouvoir enfin nous allonger, à cinq ou six pieds au-dessus de la terre où rampent les serpents, heureux de sentir nos têtes protégées par un vrai toit, qui donne, sinon de la fraîcheur, du moins de l'ombre épaisse. Et, cherchant l'ombre aussi, nos bœufs se couchent sous notre maison, contre le sol humide et chaud.

[Note 2: ][(retour) ] Depuis qu'Angkor appartient à la France, on a bâti, paraît-il, une maisonnette dans le genre d'un bungalow indien pour loger les visiteurs d'Europe.

S'il y avait de l'air, il nous en viendrait de partout, même d'en bas, puisque le plancher est à jour; mais il n'y en a nulle part, à cette heure où tout est brûlant, immobile et languide. La torpeur méridienne achève d'éteindre les bruits, de figer les choses; l'éternelle psalmodie des bonzes, le murmure même des insectes semblent mettre une pédale sourde et se ralentir. A travers la mousseline comme à travers une brume, nous continuons de voir, tout près, tout près, les énormes soubassements du temple, dont nous devinons les tours se perdant là-haut, dans de l'incandescence blanche. La lourdeur et le mystère de ces grandes ruines qui emplissent la moitié du ciel, m'inquiètent davantage à mesure que mes yeux se ferment; et c'est seulement lorsque le sommeil est près de me faire sombrer dans l'inconscience que je reconnais bien comme accompli mon souhait de jadis, que je me sens tout à fait arrivé à Angkor...

Je dois avoir dormi deux ou trois heures, quand par degrés la conscience me revient... Qu'est-ce donc que je rêvais? Cela se passait dans un pays sans nom où il faisait tristement sombre; près de moi, sur une plage blanchâtre, le long d'une mer confuse et noire, s'agitaient des silhouettes humaines,--que peut-être j'ai aimées au cours de quelque existence précédente; qui sait, car mon cœur se serre un peu quand la grande lueur réelle, tout à coup revenue, les chasse dans le non-être sans retour... Où suis-je bien?... Sur quelle région de la Terre se rouvrent mes yeux?... Il fait chaud, d'une chaleur molle, comme si je m'étais couché au-dessus d'une vasque d'eau bouillante... De l'ombre sur ma tête. Mais, autour de moi, encadrées par ces espèces de franges qui retombent de la toiture en roseaux, des choses proches éclatent dans une lumière trop vive: ce sont des feuillages inondés de soleil et d'interminables alignements de pierres grises, dont la réverbération m'éblouit. Et puis dans l'air il y a des chants, comme des plaintes, sur un rythme inconnu.--Ah! les litanies des bonzes.--Et ces pierres grises?--Oui, je me rappelle: les assises colossales dés ruines... Je dormais depuis midi au pied du grand temple d'Angkor, dans cette clairière qui est gardée par des fossés et des petits murs, et que, de toutes parts, en silence, la forêt tropicale environne de ses épais linceuls verts.

Trois heures et demie, l'instant où chacun s'éveille ici, après l'accablement diurne. Sous le plancher à claire-voie, j'entends les bœufs qui se relèvent, les bouviers qui recommencent à parler. Les mouches bourdonnent en crescendo et les bonzes psalmodient plus fort.

Aucun nuage au ciel, aucune menace. Toute la voûte resplendit, pâlement bleue, au-dessus des énormes tours. Sans doute l'arrosage tropical va faire trêve encore pour ce soir. Que l'on attelle donc à nouveau les charrettes: au lieu d'entrer dans le temple, j'irai plutôt voir la ville, là-bas sous le suaire des arbres. Elle est loin, cette ville ensevelie. Tandis qu'il y a dix mètres à peine entre ma maisonnette suspendue et les marches qui mènent aux premières galeries du sanctuaire; il me sera toujours facile de m'y rendre, sous n'importe quelle ondée.

Avec les mêmes grincements de roues, la même lenteur berçante, nous retraversons le bocage enclos, ensuite le portique du seuil, le pont où se tiennent en sentinelle les grands serpents à sept têtes.