Et, par les vagues sentiers de brousse, nous nous replongeons sous le couvert infini de la forêt. Alors la chaleur, qui continue de peser aussi lourdement sur nos épaules, se fait tout à coup ombreuse et mouillée; des tourbillons de moustiques nous enveloppent, et nous respirons cette malaria spéciale qui donne la fièvre des bois.
Nous cheminions depuis une heure à travers la futaie ininterrompue, parmi les fleurs étranges, quand enfin les remparts de la ville se dressent devant nous, toujours en pleine nuit verte, sous l'enlacement des ramures. Ils étaient défendus jadis par des fossés de cent mètres de large, que la terre et les feuilles mortes achèvent de combler, et ils avaient plus de quatre lieues de pourtour. On croirait à présent des rochers, tant ils sont hauts et frustes, déformés par le travail patient des racines, envahis par les broussailles et les fougères. Et la «Porte de la Victoire», sous laquelle nous allons passer, on dirait, au premier aspect, l'entrée d'une caverne frangée de lianes...
A des époques imprécises, cette ville, depuis des siècles ensevelie, fut une des splendeurs du monde. De même que le vieux Nil, avec son limon seul, avait fait éclore dans sa vallée une civilisation merveilleuse, ici le Mékong, épandant chaque année ses eaux, avait déposé de la richesse et préparé l'empire fastueux des Khmers. C'est vraisemblablement à l'époque d'Alexandre le Macédonien qu'un peuple émigré de l'Inde vint s'implanter sur les bords de ce grand fleuve, après avoir subjugué les indigènes craintifs (des hommes à petits yeux, adorateurs du serpent). Les conquérants amenaient à leur suite les dieux du brahmanisme, les belles légendes du Ramayana, et, à mesure que croissait leur opulence sur ce sol fertile, ils élevaient partout des temples gigantesques, ciselés de mille figures.
Plus tard--quelques siècles plus tard, on ne sait trop, car l'existence de ce peuple s'est beaucoup effacée de la mémoire des hommes--les puissants souverains d'Angkor virent arriver, de l'Occident, des missionnaires en robe jaune, porteurs de la lumière nouvelle dont s'émerveillait le monde asiatique: le Bouddha, devancier de son frère Jésus, venait d'éclairer l'Inde, et ses envoyés se répandaient vers l'Extrême-Asie, pour y prêcher cette même morale de pitié et d'amour que les disciples du Christ avaient récemment donnée à l'Europe. Alors les farouches temples de Brahma devinrent des temples bouddhiques; les statues de leurs autels changèrent d'attitude et baissèrent les yeux avec des sourires plus doux.
Il semble que, sous le bouddhisme, la ville d'Angkor connut l'apogée de sa gloire. Mais l'histoire de son rapide et mystérieux déclin n'a pas été écrite, et la forêt envahissante en garde le secret. Le petit Cambodge actuel, conservateur de rites compliqués au sens perdu, est un dernier débris de ce vaste empire des Khmers, qui depuis plus de cinq cents ans a fini de s'éteindre sous le silence des arbres et des mousses...
Donc, à travers l'ombre, nous arrivons à la «Porte de la Victoire», qui d'abord nous semblait l'entrée d'une grotte. Cependant elle est surmontée de monstrueuses figures de Brahma, que nous cachaient les racines enlaçantes, et, de chaque côté, dans des espèces de niches, sous les feuillées, se tiennent embusqués d'informes éléphants à trois têtes.
Au delà de cette porte, couronnée de sombres visages, nous pénétrons dans ce qui fut la ville immense. Il faut le savoir, car, à l'intérieur des murailles, la forêt se prolonge, aussi ombreuse, aussi serrée, éployant aussi haut ses ramures séculaires. Nous quittons là nos charrettes pour nous avancer à pied par des sentiers à peine tracés, des foulées de bête fauve; comme guide, j'ai mon interprète cambodgien, qui est un familier des ruines; à sa suite, nos pas s'étouffent dans l'herbe, et nous n'entendons que le glissement discret des serpents, la fuite légère des singes.
Cependant de méconnaissables débris d'architecture apparaissent un peu partout, mêlés aux fougères, aux cycas, aux orchidées, à toute cette flore de pénombre éternelle qui s'étale ici sous la voûte des grands arbres. Quantité d'idoles bouddhiques, petites, moyennes ou géantes, assises sur des trônes, sourient au néant; on les avait taillées dans la pierre dure et elles sont restées, chacune à sa même place, après l'écroulement des temples, qui devaient être en bois sculpté; presque toujours de pieux pèlerins leur ont construit des toits en chaume pour les abriter contre les averses d'orage; on leur a même brûlé des baguettes d'encens et apporté des fleurs; mais il n'y a point de bonzes habitant à leurs côtés, à cause de la terrible «fièvre des bois» qui ne permet pas de dormir sous l'épaisseur des cimes vertes, et, même aux époques des grands pèlerinages, on les laisse passer leurs nuits dans la solitude.
Voici où furent des palais, voici où vécurent des rois prodigieusement fastueux,--de qui l'on ne sait plus rien, qui ont passé à l'oubli sans laisser même un nom gravé sur une pierre ou dans une mémoire. Ce sont des constructions humaines, ces hauts rochers qui, maintenant, font corps avec la forêt et que des milliers de racines enveloppent, étreignent comme des pieuvres.
Car il y a un entêtement de destruction même chez les plantes. Le Prince de la Mort, que les Brahmes appellent Shiva, celui qui a suscité à chaque bête l'ennemi spécial qui la mange, à chaque créature ses microbes rongeurs, semble avoir prévu, depuis la nuit des origines, que les hommes tenteraient de se prolonger un peu en construisant des choses durables; alors, pour anéantir leur œuvre, il a imaginé, entre mille autres agents destructeurs, les pariétaires, et surtout ce «figuier des ruines» auquel rien ne résiste.