C'est le «figuier des ruines» qui règne aujourd'hui en maître sur Angkor. Au-dessus des palais, au-dessus des temples qu'il a patiemment désagrégés, partout il déploie en triomphe son pâle branchage lisse, aux mouchetures de serpent, et son large dôme de feuilles. Il n'était d'abord qu'une petite graine, semée par le vent sur une frise ou au sommet d'une tour. Mais, dès qu'il a pu germer, ses racines, comme des filaments ténus, se sont insinuées entre les pierres pour descendre, descendre, guidées par un instinct sûr, vers le sol, et, quand enfin elles l'ont rencontré, vite elles se sont gonflées de suc nourricier, jusqu'à devenir énormes, disjoignant, déséquilibrant tout, ouvrant du haut en bas les épaisses murailles; alors, sans recours, l'édifice a été perdu.

La forêt, toujours la forêt, et toujours son ombre, son oppression souveraine. On la sent hostile, meurtrière, couvant de la fièvre et de la mort; à la fin, on voudrait s'en évader, elle emprisonne, elle épouvante... Et puis, les rares oiseaux qui chantaient viennent de faire silence, et qu'est-ce que c'est que cette obscurité soudaine? Il n'est pas l'heure cependant; il doit y avoir autre chose que l'épaisseur des verdures, là-haut, pour rendre les sentiers si sombres... Ah! un tambourinement général sur les feuillées, une averse diluvienne! Au-dessus des arbres, nous n'avions pas vu que tout à coup le ciel devenait noir. L'eau ruisselle, se déverse à torrents sur nos têtes; vite, réfugions-nous là-bas, près d'un grand Bouddha songeur, à l'abri de son toit de chaume.

Cela dure longtemps, l'hospitalité forcée de ce dieu,--et c'est infiniment triste, dans le mystère de dessous bois, au baisser du jour.

Quand le déluge enfin s'apaise, il serait temps de sortir de la forêt pour ne pas s'y laisser surprendre par la nuit. Mais nous étions presque arrivés au Bayon, le sanctuaire le plus ancien d'Angkor et célèbre par ses tours aux quatre visages; à travers la futaie semi-obscure, on l'aperçoit d'ici, comme un chaos de rochers. Allons quand même le voir.

En pleine mêlée de ronces et de lianes ruisselantes, il faut se frayer un chemin à coups de bâton pour arriver à ce temple. La forêt l'enlace étroitement de toutes parts, l'étouffe et le broie; d'immenses «figuiers des ruines», achevant de le détruire, y sont installés partout jusqu'au sommet de ses tours qui leur servent de piédestal. Voici les portes; des racines, comme des vieilles chevelures, les drapent de mille franges; à cette heure déjà tardive, dans l'obscurité qui descend des arbres et du ciel pluvieux, elles sont de profonds trous d'ombre devant lesquels on hésite. A l'entrée la plus proche, des singes qui étaient venus s'abriter, assis en rond pour tenir quelque conseil, s'échappent sans hâte et sans cris; il semble qu'en ce lieu le silence s'impose. On n'entend que de furtifs bruissements d'eau: les feuillages et les pierres qui s'égouttent après l'averse.

Le guide cambodgien insiste pour partir; nous n'avons pas de lanternes à nos charrettes, dit-il, et il faut rentrer avant l'heure du tigre. Soit, allons-nous-en; mais nous reviendrons, exprès pour ce temple infiniment mystérieux.

Tout de même, avant de m'éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure,--et je frémis tout à coup d'une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d'en haut sur moi,... et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille,... et puis trois, et puis cinq, et puis dix; il y en a partout, et j'étais surveillé de toutes parts... Les «tours à quatre visages!» Je les avais oubliées, bien qu'on m'en eût averti... Ils sont de proportions tellement surhumaines, ces masques sculptés en l'air, qu'il faut un moment pour les comprendre; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque; on dirait des vieilles dames discrètement narquoises. Images des dieux qu'adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l'histoire; images auxquelles, depuis des siècles, ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n'ont pu enlever l'expression, l'ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine...

Nos bœufs trottent bon train pour le retour, comme devinant qu'il faut sortir avant la nuit de cette forêt, mouillée d'eau chaude, qui déjà se fait obscure presque soudainement, sans crépuscule. Et le souvenir des trop grandes vieilles dames, qui sourient là-bas derrière nous, discrètes au-dessus des amas de ruines, continue de me poursuivre pendant cette fuite sautillante et cahotée à travers la brousse.

Quand je retrouve enfin l'air libre, devant les larges fossés de nénufars, à l'entrée du pont cyclopéen, le ciel déblayé a repris une limpidité de cristal, et c'est l'instant où commencent à palpiter les étoiles. Au bout de la clairière réapparue, les tours du temple d'Angkor-Vat se dressent très haut; elles ne sont plus, comme à midi, pâlies par un excès de soleil, presque nébuleuses; d'une netteté violente, à présent, elles découpent à l'emporte-pièce, sur fond d'or vert, leurs silhouettes de tiares à plusieurs rangs de fleurons, et une grande étoile, l'une des premières allumées, scintille au-dessus, magnifiquement... Alors revient chanter en moi la phrase enfantine de jadis: «Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les grandes ruines d'Angkor.»

Après l'étouffement des voûtes d'arbres, après la forêt pleine d'embûches, on a déjà une impression de sécurité et de «chez soi» à rentrer dans l'immense enclos du temple où les broussailles n'ont guère plus que la taille humaine et où l'avenue dallée s'en va droite et sûre vers un semblant de village. Le chant des bonzes est aussi là pour me faire accueil, et quand je remonte par la petite échelle dans ma maisonnette sur pilotis et sans murailles, tout cela me semble hospitalier.