C'est à nuit close, précédé d'un Siamois porteur de torche, que je franchis enfin le seuil de ce temple colossal d'Angkor-Vat. J'avais cependant pris mon parti de n'y commencer mon pèlerinage que demain au lever du jour; mais il est là, si voisin, surplombant presque de sa masse terrible mon logis frêle!

Quelques marches de granit à monter et m'y voici, dans une première galerie infiniment longue qui a l'intimidante sonorité des cavernes et qui en avait d'abord le silence, mais qui tout de suite s'emplit de bruissements...

C'est la galerie extérieure, celle qui forme un carré de deux cent cinquante mètres de côté et qui entoure, comme un somptueux chemin de ronde, tout l'enchevêtrement étage des constructions centrales... Les dalles y sont feutrées d'on ne sait quoi de mou qui s'écrase sous les pas en répandant une odeur de musc et de fiente. Et, aux bruissements de l'arrivée, s'ajoutent à présent des petits cris aigus qui se propagent devant nous dans ces lointains si obscurs...

La torche en passant me révèle, sur les parois d'un gris sombre, une mêlée inextricable de guerriers qui gesticulent avec fureur; tout le long du chemin, un bas-relief ininterrompu déroule à perte de vue des batailles, des combattants par milliers, des éléphants caparaçonnés, des monstres, des chars de guerre... Je ne prétends pas m'aventurer cette nuit dans le dangereux dédale du milieu, dans le temple proprement dit, mais au moins voudrais-je en faire le tour, par ces galeries si droites, qui semblent si faciles, et continuer de suivre jusqu'au bout le déroulement du bas-relief... Cependant ils me troublent, ces petits cris aigus qui se multiplient en concert, comme poussés par des milliers de rats, au-dessus de ma tête!... Et puis, là-haut, en guise de pierres de voûte, ne dirait-on pas un tremblotement d'étoffes noires?... Oh! les adorables créatures inscrites çà et là aux parois, sans doute pour reposer les yeux de la longue bataille: un lotus à la main, elles se tiennent deux par deux, ou trois par trois, calmes et souriantes sous leurs tiares archaïques. Et ce sont les Apsaras divines des théogonies hindoues. Avec amour, les artistes d'autrefois ont ciselé et poli leurs gorges de Vierges... Qui dira ce qu'est devenue la cendre des belles sur qui furent copiés ces torses parfaits?... Horreur! voici que les voûtes s'abaissent vers nous, ou du moins les tremblotantes étoffes noires qui y paraissent suspendues!... Elles descendent à toucher nos cheveux, on sent le vent qu'elles font comme à grands coups d'éventail... Des corps poilus, agitant très vite de longues membranes chauves... Et c'était cela qui criait là-haut comme des rats... Nous sommes frôlés de toutes parts... D'énormes chauves-souris, en nuage, en avalanche, affolées, agressives!... Elles vont éteindre notre pauvre lumière falote. Sauve qui peut! Courons vers les portes... Ce temple, évidemment, ne veut pas qu'on le profane aux heures solennelles de la nuit.

Au dehors, paix soudaine, sérénité du ciel et splendeur des étoiles. Nous arrêtons notre course de fuite pour respirer délicieusement; il y a des jasmins qui embaument l'air, et la tranquille psalmodie des bonzes, après ces milliers de cris à nos oreilles, semble une musique exquise. Toutes ces figures tourmentées qui peuplaient les murailles et tous ces attouchements d'ailes affreuses!... De quel cauchemar nous venons de sortir!...

Du reste, c'est l'heure enchantée dans ces régions, l'heure où le brasier du soleil s'est éteint et où la rosée mauvaise n'a pas commencé de mouiller toutes choses. Dans l'immense clairière au milieu de laquelle trône le temple, et que défendent des fossés et des murs, on a une impression de sécurité parfaite, malgré l'ambiance et les grandes forêts. Les tigres ne franchissent point les ponts de pierre, bien que les portiques n'en soient plus jamais fermés; à part quelques singes curieux, toutes les bêtes des bois respectent le bocage enclos où des hommes habitent et chantent.

Et la grande avenue est là, qui s'en va devant moi, droite et sûre, blanchâtre dans la nuit, entre les touffes sombres des arbustes aux senteurs de jasmin et de tubéreuse; sans but, je me mets à cheminer doucement sur ses dalles, m'éloignant du temple, entendant de moins en moins le chant des bonzes qui par degrés se perd, derrière ma route, dans l'infini silence.

J'ai marché, marché, et voici les fossés aux lotus, avec le pont de sortie que gardent les serpents à sept têtes. La forêt, sur l'autre rive, dresse très haut son rideau noir; elle m'attire, avec son sommeil et son mystère. Sans y entrer, si j'allais seulement jusqu'à l'orée de ses futaies pleines de nuit où tant d'oreilles aux aguets doivent déjà m'entendre... Et je passe avec précaution le portique, m'assurant de chaque dalle où mon pied s'appuie comme à tâtons; en pareille obscurité, ce pont est imposant à franchir.

Mais il me semble que j'entends courir derrière moi à pas légers... Des hommes ou des singes?... Avant que j'aie eu le temps de me retourner, je me sens pris par la main, oh! très gentiment, et deux silhouettes humaines surgissent qui veulent me retenir. Tout de suite je les reconnais: deux de mes braves Siamois, conducteurs de bœufs; que me veulent-ils? Pour nous expliquer, nous ne savons aucun mot commun dans aucune langue. Mais ils me font signe que c'est téméraire d'aller plus loin: il y a des embûches, et il y a des bêtes avec des dents, qui mordent. Alors, soit, je me laisse ramener par eux.

Ils me conduisent en un coin d'élection où d'autres naïfs bouviers, également de mon cortège, sont étendus à fumer des cigarettes en prenant le frais. C'est sur le mur d'enceinte, bas et large, qui forme terrasse au-dessus des fossés de défense. Il paraît que je dois m'étendre aussi; sur le sol ce serait impossible, à cause de tous les venins sournois qui rampent dans l'herbe; mais, sur ces vieilles dalles bien nettes, on ne risque rien. L'un d'eux enlève le vêtement mince qui couvrait son torse de cuivre, le roule en peloton et en fait un oreiller pour ma tête; après quoi il faut allumer une de leurs cigarettes qui a je ne sais quelle agréable et anesthésiante odeur d'herbe brûlée. Nous ne pouvons pas causer, bien entendu; mais--sans doute parce que le silence, ici, a quelque chose de trop terrible--un des jeunes bouviers entonne en fausset très doux une petite chanson à dormir qui semble la plainte de quelque Esprit des ruines; rien qu'à l'écouter je me sens très loin, dans un pays d'inconnu et d'incompréhensible. Et de même les constellations, qui, au-dessus de ma tête renversée, scintillent sur le bleu noir de l'infini, me font à leur manière un permanent signal d'exil: la Grande Ourse, qui trônait à demeure dans nos nuits de France, semble avoir glissé dans le ciel; elle est presque tombée sous l'horizon, et, du côté inverse, je vois briller, très indicatrice, la Croix du Sud.