C'était, au premier abord, une sensation délicieuse de reposer ainsi, demi-nu, se confiant à la tiédeur égale et caressante d'une atmosphère qui ne peut à aucun moment se refroidir et où l'on sait que jamais ne se lèvera un souffle trop vif. Mais les instants de bien-être sont comptés en ces climats; autour de nous un petit susurrement, discret pour commencer, s'enfle de minute en minute et se généralise: les moustiques s'assemblent, ayant flairé de loin l'odeur inusitée de la chair. Et puis déjà la toile dont je suis vêtu s'amollit, s'imbibe d'humidité: l'éternelle mouillure de ces régions, qui avait fait trêve une heure ou deux, reparaît à présent sous forme de rosée. Nous sommes saupoudrés de gouttelettes d'eau; il faut revenir chercher un abri au pied du grand temple, dans le hameau des bonzes chanteurs, au hangar de pèlerins.

C'est sous ce hangar, et protégé par son petit autel à Bouddha, que je vais enfin m'endormir. Les pilotis m'éloignent du sol où courent les bêtes venimeuses, et une mousseline tendue est ma protection contre les bêtes qui volent. Autour de moi s'installent les bouviers jaunes de ma suite; comme ils n'ont pas de moustiquaire, il décident de se relayer pour entretenir jusqu'au matin, sous le plancher à claire-voie de notre logis, un grand feu d'herbes qui nous enveloppera tous d'un nuage protecteur. Et, bercé par les chants bouddhiques, je m'abîme bientôt dans le sommeil, au milieu d'une odorante fumée.

VIII

Vendredi, 29 novembre 1901.

Éveillé à l'aube, par le crescendo matinal des psalmodies. Il y a eu tant d'humidité, tant de rosée que, malgré le toit de chaume, tout est mouillé autour de moi et sur moi, comme après une averse.

A la quasi-fraîcheur de l'extrême matin, je monte à nouveau les premiers degrés du temple entre les rampes frustes, rongées par les pluies des siècles. Et, me souvenant des chauves-souris gardiennes, j'entre avec un excès de précautions, sans faire plus de bruit qu'un chat. Elles dorment toutes là-haut, mes ennemies d'hier au soir, la tête en bas, pendues par les griffes au plafond de pierre, et simulant à cette heure des myriades de petits sacs en velours sombre. Me voici dans la place sans qu'elles aient bougé; je reconnais la galerie, aux sonorités de caveau, que décore à perte de vue l'interminable bas-relief des batailles; cependant, comme elle se révèle cette fois d'ensemble, fuyant en perspective toute droite, elle me paraît encore plus infiniment longue; un demi-jour verdâtre remplace tout à coup ici la belle lumière qui naissait dehors; ainsi que dans les souterrains, on y sent une odeur de moisissure, mais que domine la puanteur musquée des fientes de chauves-souris, déposées en couche sur le sol, comme si, de la voûte, il pleuvait constamment des graines brunes.

Pour éclairer le déploiement du bas-relief, qui couvre toute la paroi intérieure de la galerie, des fenêtres de distance en distance ouvrent sur le bocage d'alentour, donnant une lumière atténuée que verdissent les feuillages et les palmes. Très somptueuses fenêtres d'ailleurs: elles s'encadrent de si délicates ciselures que l'on croirait des dentelles plaquées sur la pierre, et elles ont des barreaux annelés qui semblent des colonnettes de bois, précieusement travaillées au tour, mais qui sont en grès, comme le reste des murailles.

Ce bas-relief, qui prolonge sa mêlée de personnages, sur une longueur d'un kilomètre, aux quatre faces du temple, s'inspire de l'une des plus antiques épopées conçues par les hommes d'Asie,--ces Aryens nos ancêtres.

«Jadis, à l'âge appelé Kuta, vivaient les fils de Kyacyapa, qui étaient d'une force et d'une beauté surhumaines. Deux sœurs leur avaient donné le jour, Diti et Aditi. Mais les fils d'Aditi étaient dieux, tandis que les fils de Diti étaient démons.

»Un jour qu'ils s'étaient réunis en conseil pour chercher un moyen de se soustraire à la vieillesse et à la mort, ils décidèrent de cueillir toutes ces plantes des bois que l'on nomme des simples, de les jeter dans la mer de lait, et ensuite de baratter la mer; il en résulterait un magique breuvage qui vaincrait la mort et les rendrait à jamais vigoureux et beaux.