»Ils firent donc une baratte avec une montagne, une corde avec le grand serpent sacré Vasouki, et se mirent à baratter sans trêve.

»Bientôt, des eaux remuées, sortirent les Apsaras, danseuses et courtisanes célestes qui étaient d'une incomparable beauté. Elles devinrent les femmes des demi-dieux Gandharwas et donnèrent naissance à la race des singes.

»Ensuite sortit en personne la belle Varouni, fille de l'Océan, que les fils d'Aditi prirent pour épouse. Enfin, à la surface de la mer, on vit se former le breuvage merveilleux qui devait triompher de la mort. Mais, pour le posséder, une guerre d'extermination commença entre les fils de Diti et les fils d'Aditi. Et les fils d'Aditi furent les vainqueurs.»

Tel est le thème résumé du Ramayana, cette légende ancestrale venue jusqu'à nous grâce au pieux Valmiki, saint ermite de la montagne qui a pris soin, dans la nuit des temps, de la transcrire et de la fixer en un poème de vingt-cinq mille distiques.

Le barattement de la mer de lait occupe à lui seul un panneau de plus de cinquante mètres de long. Viennent ensuite les batailles des démons et des dieux, ou celles des singes contre les mauvais esprits de l'île de Ceylan qui avaient enlevé à Rama la belle Sita son épouse.

Tous ces tableaux, qui jadis étaient peints et dorés, ont pris, sous les suintements de l'humidité éternelle, une triste couleur noirâtre avec, par places, des luisances de chose mouillée. En outre, jusqu'à portée humaine, le bas-relief (qui a cinq mètres de haut) est usé par le frottement séculaire des doigts,--car, aux époques de pèlerinage, toute la multitude se fait un devoir de le toucher. Çà et là, dans les parties qu'éclairent les belles fenêtres aux colonnes torses, on voit encore des traces de coloriage sur les vêtements ou les figures; et, parfois, aux tiares des Apsâras, un peu d'or épargné par le temps continue de briller. En m'avançant, je ne cesse d'épier là-haut les gardiennes veloutées; les dalles sonnent creux, et, quand mon pas fait trop de bruit, quelques paires de membranes chauves se déplient; une chauve-souris s'étire, en éveille une autre, et un remuement commence; alors je m'immobilise, comme pétrifié, jusqu'à ce que tout se rendorme.

Ce qui est incompréhensible, c'est que la muraille à personnages semble d'un seul morceau sur des centaines de mètres de longueur; il faut regarder de tout près pour découvrir les jointures des pierres énormes qui ont été mises à la file sans le secours d'aucun ciment et ajustées avec une précision rigoureuse, comme dans les monuments de l'antiquité égyptienne.

Au milieu de chaque face du quadrilatère, un portique s'ouvre dans ce chemin de ronde et donne accès à la cour centrale où s'élève la pagode proprement dite, le prodigieux amas de grès sculpté escaladant le ciel bleu. Là, j'hésite à pénétrer, intimidé peut-être, ou fatigué d'avance, par un tel enchevêtrement d'escaliers, de terrasses et de tours, par une telle complication de lignes, une telle lourdeur dans le silencieux ensemble. Plutôt que d'entrer, je m'attarde encore à suivre le bas-relief du pourtour.

Dans la galerie du quatrième côté, rencontre de deux enfants-bonzes,--robe jaune citron et draperie jaune orange. Que viennent-ils faire là avec une brouette, une pelle et un balai? Ah! tout bonnement ramasser de la fiente de chauve-souris pour fumer quelque petit jardin monacal. Et combien de milliards d'insectes mangés en l'air représentent ces tas de graines brunes, dans leur brouette, qui vont servir à féconder des fleurs, lesquelles nourriront d'autres insectes, lesquels seront mangés par d'autres chauves-souris!

Mais ils commencent à faire trop de bruit, ces jeunes bonzes--quoiqu'ils en fassent à peine--car, là-haut, les dormeuses de velours s'éveillent.