Pour éviter leurs ailes chauves, par l'un des portiques je me jette décidément dans la cour centrale. Et, ainsi, après avoir tourné longtemps autour du chaos embroussaillé des sanctuaires, j'y aborde enfin, avec brusquerie, d'un élan de fuite.

C'est à un instant où la lumière baisse tout à coup, comme si le soleil subissait quelque grande éclipse. Au-dessus des amas de terrasses, de portiques et d'escaliers, qu'enchevêtrent des verdures fougueuses, les nuages viennent d'étendre soudain une voûte de ténèbres; une pluie diluvienne va encore se déverser sur ces ruines. Et toutes les bêtes qui habitent là sous les feuillées ou dans les trous des murailles font silence, attentives à ce qui va tomber.

Ce temple est un des lieux du monde où les hommes ont entassé le plus de pierres, accumulé le plus de sculptures, d'ornements, de rinceaux, de fleurs et de visages. Ce n'est pas simple comme les belles lignes de Thèbes ou de Baalbeck. C'est déroutant de complication aussi bien que d'énormité. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entrées; les divines Apsâras, en groupes répétés indéfiniment, se montrent partout entre les lianes retombantes. Et, à première vue, rien ne se démêle; on ne perçoit que désordre et profusion dans cette colline de blocs ciselés, au faîte de laquelle ont jailli les grandes tours.

Mais, dès que l'on observe un peu, une symétrie parfaite s'affirme au contraire du haut en bas. La colline de sculptures forme une pyramide carrée, à trois gradins, dont la base a plus d'un kilomètre de pourtour, et c'est sur le troisième de ces gradins, tout en haut, que se trouve sans doute le lieu saint par excellence. Il faut donc monter--je m'y attendais--monter, par des marches roides et déjetées, entre les Apsâras souriantes, les lions accroupis, les serpents sacrés étalant comme un éventail leurs sept têtes, et les verdures languides qu'aucun souffle en ce moment ne remue, monter en hâte, pour avoir le temps d'arriver avant que l'ondée commence. En venant ici, ce matin, j'avais prévu que cette ascension se ferait sous le soleil et le ciel bleu, avec des souffles d'air agitant les branches, avec partout des bruits d'oiseaux, d'insectes ou de reptiles en fuite devant mes pas. Mais ces mornes immobilités m'intimident; je n'étais pas préparé à ce silence d'attente, ni à ce ciel noir... Non, mon arrivée n'éveille aucun mouvement, aucun bruit, et même je ne perçois plus qu'à peine, au lointain, le chant de ces bonzes qui psalmodient sans trêve aux pieds du temple.

Cependant me voici sur la première des trois plates-formes. Et là se dresse devant moi le second étage, d'une hauteur double de celle du premier, m'offrant des escaliers plus abrupts, plus gardés par des sourires ou des rictus de pierre. Il est entouré sur ses quatre faces d'une galerie voûtée, sorte de cloître immense et pompeusement superbe, avec cet excès de ciselures, ces portiques trop couronnés d'étranges frontons, avec ces fenêtres trop étroites dont les barreaux de grès, déjà trop massifs, se rapprochent comme pour mieux vous emprisonner. Délabrement extrême partout. A l'intérieur, décoration plus simple que dans les couloirs d'en bas; il y fait humide, sombre, et on y sent une intolérable odeur de chauve-souris: elles garnissent la voûte, ces dormeuses suspendues!... A cette hauteur, on n'entend plus rien de la litanie des bonzes, et le silence est si profond que l'on ose à peine marcher.

Seconde plate-forme entourée comme la première de son cloître aux façades aussi ouvragées que les plus patientes broderies. Là, on aurait le droit de se croire presque arrivé; mais voici que le troisième étage surgit, d'une hauteur double de celle du second, et le monumental escalier qui y mène, avec ses marches usées où l'herbe pousse, est roide à donner le vertige; les dieux sans doute veulent se faire plus inaccessibles à mesure que l'on essaie de s'en rapprocher. Vraiment on dirait que le temple grandit, s'allonge, s'étire vers le ciel obscur, et c'est un peu comme dans ces rêves fatigants où l'on s'acharne vers un but qui s'enfuit... Il doit y en avoir quatre, de ces escaliers que les Apsâras surveillent, un sur chacune des faces de l'énorme piédestal; mais je n'ai pas le temps de choisir le meilleur, car l'ombre des nuages s'épaissit toujours et l'ondée est proche. Je monte, en courant presque, et la forêt, la forêt souveraine, semble monter en même temps que moi; elle commence à déployer de toutes parts son cercle à l'horizon comme une mer.

Troisième plate-forme carrée, ayant de même son cloître de bordure, aux façades ciselées plus magnifiquement encore. En haut-relief sur les murailles, toujours les Apsâras qui se tiennent par groupes, m'accueillant avec des sourires de moquerie discrète, les yeux à demi clos. A cet étage supérieur, où j'atteins la base des grandes tours et les portes mêmes du sanctuaire, je dois être à plus de trente mètres au-dessus des plaines. Maintenant l'illusion se fait inverse: il me semblerait plutôt que c'est le temple qui vient de s'affaisser dans la forêt; à le voir d'ici, on le dirait submergé, noyé au milieu de la verdure; au-dessous de moi, trois assises graduées de cloîtres, des portiques à haute couronne, des voûtes somptueuses, à peine infléchies par les siècles, ont comme plongé dans les arbres, dans la muette étendue des arbres dont les cimes, au loin et à perte de vue, simulent des ondulations de houle...

La pluie! Quelques premières gouttes, étonnamment larges et pesantes, pour avertir. Et puis, tout de suite, le tambourinement général sur les feuilles, des torrents d'eau qui s'abattent en fureur. Alors, par un portique, dont le fronton surchargé imite des flammes et des cornes, j'entre en courant m'abriter enfin dans ce qui doit être le sanctuaire même.

J'attendais une salle immense où je serais seul, et ce n'est encore qu'une galerie infiniment longue, mais étroite, oppressante, sinistre,--où je frémis presque de rencontrer, dans le demi-jour de l'averse et des fenêtres trop grillées, beaucoup de monde immobile, du monde mangé par les vers, des dieux-cadavres, des dieux-fantômes, assis ou effondrés le long des parois.

La plupart ont la taille humaine, mais quelques-uns sont géants, et d'autres sont nains; il y en a d'un gris terreux, il y en a d'une rougeur sanguinolente, et çà et là des dorures, comme aux masques des momies, brillent encore sur certains visages; beaucoup n'ont plus de mains, plus de bras, plus de tête, et un amas de fiente de chauve-souris enfle leur dos, déforme leurs épaules... Oh! Dès qu'on lève les yeux, quel dégoût! Ici, plus encore qu'en bas, elles tapissent entièrement les plafonds de pierre, ces petites pochettes en velours qui pendent accrochées par des griffes et que le moindre bruit déplierait toutes pour en faire un tourbillon d'ailes... Intérieurement les épaisses parois noirâtres, dépourvues de tout dessin, disparaissent à moitié sous de fines draperies, comme des crêpes funéraires, qui sont l'œuvre d'araignées innombrables. Au dehors, on entend l'averse qui fait rage, tout est inondé, tout ruisselle en cascades. On respire de la vapeur chaude, à la fois fétide et musquée. Dans cette longue galerie, on se sent trop enfermé par le rapprochement des murailles aussi bien que par l'énormité des fuseaux de grès masquant les ouvertures;--et cependant le cercle de l'horizon, aperçu entre ces barreaux des fenêtres, maintient la notion de l'altitude: on n'oublie pas que l'on domine, du haut de cette sorte de prison aérienne, l'infini de la forêt mouillée.