Je monte sans hâte, éclairé par un soleil d'éblouissement et de mort. Oh! combien de symboles effroyables, échelonnés sur cette pénible route ascendante! Partout des monstres, des combats de monstres; partout le Naga sacré, traînant sur les rampes son long corps onduleux, et puis dressant en épouvantail ses sept têtes vipérines! Les Apsâras, qu'elles sont jolies et souriantes sous leurs coiffures de déesses, avec pourtant toujours cette expression de sous-entendu et de mystère qui ne rassure pas... Très parées, ayant des bracelets, des colliers, des bandeaux de pierreries, de hautes tiares pointues ou des touffes de plumes, elles tiennent entre leurs doigts délicats, tantôt une fleur de lotus, tantôt d'énigmatiques emblèmes; toutes celles que l'on peut atteindre en passant ont été si souvent caressées, au cours des siècles, que leurs belles gorges nues luisent comme sous un vernis,--et ce sont les femmes qui, pendant les pèlerinages, les touchent passionnément pour obtenir d'elles la grâce de devenir mères. Dans leurs niches brodées de ciselures, elles demeurent adorables. Quel dommage que leurs pieds les déparent, toujours énormes, comme aux bas-reliefs de l'Égypte, et toujours inscrits de profil quand les jambes sont de face; mais aussi ils commandent la méditation recueillie, ces pieds si maladroits, en attestant que les belles déesses furent l'œuvre d'une humanité très primitive dont l'art se débattait encore contre les difficultés du dessin, contre l'incompréhension du raccourci. Ce qu'en outre ils ignoraient, les fastueux architectes d'Angkor-Vat, c'est la grande voûte développée; les ancêtres ne leur avaient appris que celle qui se fait en encorbellement et qui, par suite, reste étroite et lourde. Aussi n'ont-ils pu construire que des galeries étouffantes, superposer des cloîtres et des cloîtres, étager des gradins massifs, amonceler des blocs par-dessus des blocs. Et ce temple est sans doute, avec celui du Bayon effondré dans la forêt proche, la plus pesante montagne de pierres que les hommes aient osé entreprendre, depuis les pyramides de Memphis.

Après chaque assise franchie, on a le répit d'un instant à l'ombre, dans l'humidité chaude du cloître de bordure.

Mais un soleil de feu darde sur le dernier escalier, deux fois plus haut que le précédent, et le plus roide de tous, celui qui mène à la plate-forme extrême et paraît grimper au ciel. En vérité, ce doublement progressif des hauteurs, d'un étage à l'autre, est une trouvaille architecturale pour agrandir le temple par une illusion à laquelle on n'échappe pas; je l'éprouve ce soir, de même que je l'avais éprouvée ce matin sous les nuages sombres: c'est comme si la demeure des dieux, à mesure que l'on s'approche, vous fuyait en s'élevant dans les airs.

Elle est voulue aussi, et très habilement religieuse, cette décroissance successive de la décoration intérieure, plus on avance vers le Saint des Saints; j'avais déjà remarqué l'emploi de moyens pareils dans des temples brahmaniques de l'Inde,--en particulier dans ceux d'Ellora, où, après une débauche de sculptures le long des galeries basses, on finit par trouver le symbole suprême au fond d'une salle farouche aux parois grossières et nues; le lieu que le Divin habite ne devant plus rien contenir qui puisse détourner les visiteurs de l'adoration et de l'effroi.

Arrivé de nouveau jusqu'à la dernière des terrasses successives, je retrouve une galerie d'idoles-fantômes, comme celle où je m'étais réfugié pendant l'averse, et conduisant dans l'ombre à une porte scellée de pierres devant laquelle aussi un grand Bouddha, très doux, siège en veilleur. Mais ce n'est pas la même galerie que ce matin; je ne reconnais pas les personnages aux figures mangées qui l'habitent, et, du reste, j'y suis venu par des escaliers, des portiques différents.

Le soleil de cinq heures en ce moment rayonne dans ses ors un peu rougis du soir. Plus aucune trace du déluge de la matinée. Je puis me rendre compte maintenant que, sur cette plate-forme du sommet, il y a quatre galeries identiques, aussi longues, aussi peuplées d'hôtes funèbres, tendues des mêmes toiles d'araignées noires et ouatées au plafond des mêmes chauves-souris dormantes. Toutes les quatre forment une croix à branches égales et viennent aboutir au Saint des Saints qui marque le centre du temple-montagne. Mais, après une telle prodigalité d'ornementation dans les cloîtres d'en bas, ces plus hautes nefs--si brodées pourtant au dehors--ne présentent, à l'intérieur, que des piliers carrés à peine dégrossis, que des murailles rudes et frustes: c'est que l'on devait y entrer seulement pour la prière, après s'être dégagé l'esprit de tous les mirages de ce monde; elles étaient les seuils de l'Invisible et de l'Inexprimable, il n'y fallait donc plus rien pour rappeler nos vanités, nos luxes terrestres; et, dans leurs profondeurs obscures, derrière les pareils Bouddhas géants, leurs pareilles portes, aujourd'hui murées, ferment les quatre faces du réduit suprême,--où peut-être l'âme du vieux temple subsiste encore, ensevelie avec les quatre Brahmas terribles.

L'une de ces tours colossales à profil de tiare, qui apparaissent de si loin dans la plaine, s'élève au bout de chaque branche de la croix formée par les quatre nefs, et, au-dessus du Saint des Saints où ces nefs se rejoignent, une cinquième tour encore, la plus étonnante et la plus compliquée, surpassant toutes les autres, domine d'une hauteur d'environ soixante-dix mètres l'épais linceul vert de la forêt. D'après un lettré chinois, qui visita ce mystérieux empire à la veille de son déclin, vers le treizième siècle, et qui nous a laissé les seuls documents connus sur sa splendeur, cette tour centrale était couronnée d'un lotus d'or, si grand, que, de tous les points de la ville aujourd'hui ensevelie, on voyait briller en l'air sa fleur sacrée.

Dans la forêt qui m'entoure et qui, sous le ciel pur de ce soir, se précise nettement jusqu'au cercle de l'horizon, je n'avais pas remarqué ce matin quelques arbres à feuillage annuel, çà et là, qui sont jaunis ou dépouillés parce que décembre commence... C'est qu'en effet, pour venir ici, j'ai marché vers le Nord pendant trois ou quatre jours: ce pays donc n'est déjà plus absolument celui de l'immuable verdure, comme était la Cochinchine d'où j'arrive. Et malgré cette puissante chaleur tranquille, une impression inattendue d'automne, d'effeuillement comme dans les forêts de chez nous, vient augmenter pour moi tout à coup la mélancolie sans nom de ces ruines.

Je croyais être bien seul à errer jusqu'à la nuit dans les galeries hautes. Mais--tandis que je suivais des yeux, entre les massifs barreaux d'une fenêtre, le soleil qui, avant de s'éteindre, incendiait tout--des gens, derrière moi, arrivent à pas craintifs et veloutés, des vieillards portant barbiche blanche... Leurs costumes indiquent des pèlerins de la Birmanie. Devant chaque Bouddha ils font un salut, déposent une fleur et allument une baguette d'encens. Même aux plus informes débris tombés sur les dalles, ils adressent en passant une révérence, et, chaque fois que le lambeau est encore un peu reconnaissable--un bras, un torse vermoulu, une tête sans corps--ils s'arrêtent pour planter auprès, entre les joints du pavage, une de leurs baguettes allumées. Une fois de plus, donc, l'air fade et moisi, dans lequel ces figures ou ces vestiges achèvent de retourner à la poussière, s'emplit pour un moment d'une suave odeur.

L'un des pèlerins cependant, le chef de la bande, dit quelque chose qui doit signifier: «Hâtons-nous, la nuit approche et nous prendrait dans les ruines.» Alors, ils brusquent leurs dévotions, esquissent des révérences plus courtes; arrivés devant le grand Bouddha qui, au fond de la galerie, défend le sanctuaire muré, ils choisissent les places où la dorure de ses jambes est le plus éteinte, et, avec soin, ils y appliquent des feuilles d'or qu'ils tirent d'un portefeuille. Après quoi ils s'en vont; j'entends se perdre le bruit de leurs pas discrets qui redescendent les roides escaliers de pierre.