Leur départ a rendu tout à coup la solitude plus imposante et semble faire baisser plus vite le jour. D'ailleurs la plongée du soleil est si verticale et si rapide en ces régions presque sans crépuscule!

Déjà l'ombre envahit au-dessous de moi la masse architecturale, que je regarde comme à vol d'oiseau, et aussi toute l'étendue de la forêt enveloppante où bientôt vont s'ouvrir, innombrables, les yeux des bêtes nocturnes. Seules, deux tours, qui se dressent là dans mon voisinage, resplendissent encore comme des braises vives; les rayons rouges éclairent en apothéose leur architecture inconnue, qui n'est ni hindoue ni chinoise, qui ne ressemble à celle d'aucun autre pays de la terre; si les ornements des murailles, les rinceaux et les feuillages rappelaient notre Renaissance européenne, ces tours, au contraire, sont d'une étrangeté frappante: conception d'une race à part qui a jeté un vif éclat dans ce coin du monde, et puis qui a disparu sans retour. On dirait un peu des gerbes de tuyaux d'orgue au-dessus desquels on aurait posé, par rangs de taille, des couronnes à fleurons; il s'y mêle aussi des Apsâras, des dieux très bizarrement nimbés, des groupes de monstres. Dans le ciel, qui déjà change et tourne aux grisailles crépusculaires, tout cela reste éclatant pour quelques secondes encore: c'est du métal rougi au feu, ce sont les tours brûlantes d'on ne sait quel palais magique...

Jadis, à la place de cette mer de verdure, silencieuse à mes pieds, la ville d'Angkor-Thôm (Angkor-la-Grande) s'étendait au loin dans la plaine; il suffirait d'élaguer les branches touffues pour voir encore là-dessous reparaître des murailles, des terrasses, des temples, et se développer les longues avenues dallées que bordaient tant de divinités, de serpents à sept têtes, de clochetons, de balustres, effondrés aujourd'hui dans la brousse. La forêt profonde, la voilà redevenue ce qu'elle avait été depuis le commencement des âges, pendant des siècles incalculables; on n'y reconnaît plus l'œuvre de ces aventuriers hindous qui, environ trois cents ans avant notre ère, étaient venus y jeter la cognée, y déblayer l'espace d'une ville de près d'un million d'âmes; non, cela n'a duré qu'un millénaire et demi, cet épisode de l'empire des Khmers, autant dire une bien négligeable période, en comparaison des longévités du règne végétal; et c'est fini, la cicatrice s'est refermée, il n'y paraît rien; le figuier des ruines étale partout ses dômes de feuilles vertes.

De nos jours, il est vrai, d'autres aventuriers, venus d'un pays plus à l'Occident (le pays de France), troublent quelque peu la forêt éternelle, car ils ont fondé non loin d'ici un semblant de petit empire. Mais ce nouvel épisode manquera de grandeur, et surtout manquera de durée; bientôt, lorsque ces pâles conquérants auront laissé encore, dans la terre indo-chinoise, beaucoup des leurs--hélas! beaucoup de pauvres jeunes soldats irresponsables de l'absurde équipée--ils devront plier bagage et fuir; alors on ne verra plus guère dans cette région errer, comme je le fais, ces hommes de race blanche qui convoitent si follement de régir l'immémoriale Asie et d'y déranger toutes choses...

Les deux fantastiques donjons, quasi incandescents, que je regardais de cette fenêtre, se refroidissent singulièrement vite; se refroidissent par leur base, sans doute parce qu'elle plonge dans le temple, lequel plonge dans l'humide fouillis des arbres. Il n'y reste plus de feu rouge qu'à la pointe extrême, du feu qui tout de suite passe au violet et achève de s'éteindre.

La lumière de l'immense décor se meurt comme celle d'une lampe sur laquelle on a soufflé, et la forêt est déjà pleine d'ombre sous un ciel cendré où des phosphorescences jaunes et vertes indiquent seules le côté du couchant. Les Bouddhas autour de moi commencent à m'inquiéter; je crois qu'ils s'amusent à enfler davantage les épaules sous ces couches de fiente brune, qui les déforment comme de trop grosses pèlerines en fourrure.

Les ruines s'enveloppent d'une majesté soudaine, tellement que je me sens profanateur d'être encore là. Et puis, une épouvante inconnue sort des recoins les plus assombris où ces géants au dos voûté, ces nains bossus, prennent tout à fait l'air de fantômes; elle sort lentement, la sournoise épouvante; dans la galerie, elle se traîne comme une onde paresseuse vers la fenêtre où j'étais; mais je devine qu'elle va emplir le temple et que je n'y échapperai pas. Du reste, il faut s'en aller, descendre, pour ne pas être surpris par l'obscurité au milieu des escaliers aux marches glissantes entravées de lianes. Et, au-dessus de ma tête, voici des petits cris de rat qui se répondent le long des plafonds de grès sonore; c'est l'heure où toutes les membranes chauves vont se déplier pour danser la ronde en vertige autour du vieux sanctuaire, reprendre le tourbillonnement général de chaque soir, la grande chasse, le grand massacre des moucherons et des phalènes.

IX

Samedi, 30 novembre 1901.

Il y a eu déluge encore cette nuit de deux heures à quatre heures du matin et, bien que le chaume du toit nous ait fidèlement garantis, l'air est si imprégné d'eau que nous nous éveillons mouillés comme par l'averse même.