Cependant le jour se lève dans une pure splendeur; le ciel tout bleu ne se souvient plus de rien. Je fais donc atteler nos sautillantes petites charrettes, pour retourner dans la forêt et visiter ce temple du Bayon, que je n'ai fait qu'entrevoir avant-hier sous le pluvieux crépuscule.
Le soleil surgit à peine quand nous sortons du bocage enclos pour nous enfoncer, au trot de nos bœufs, dans la futaie profonde. Tout de suite l'ombre verte s'étend sur nos têtes et il se fait autour de nous un grand tapage d'oiseaux ou d'insectes en délire de joie matinale. Le long du sentier, au-dessus des impénétrables fourrés pleins de fougères, de cycas, d'orchidées, les arbres s'élancent gigantesques. Il en est de meurtris par les hommes--pourtant bien rares par ici et bien furtifs--qui les ont entaillés afin de recueillir, dans des pots en terre, je ne sais quelle essence précieuse, à la manière dont les Landais chez nous recueillent la résine de leurs pins. Il y en a d'autres dont le tronc est tout égratigné, jusqu'à deux mètres de haut, tout labouré de déchirures cruelles; et ce sont ceux que les tigres, maniaques autant que les chats, ont adoptés pour s'y étirer les pattes et s'y dégourdir les griffes, en se réveillant le soir après la longue sieste du jour.
Il fait déjà intolérablement chaud, d'une chaleur humide et malsaine, saturée des exhalaisons de la terre grasse et des plantes fougueuses. Dans les rais de soleil qui çà et là traversent les feuillées, on voit des insectes danser en rond, et leurs petits corps à reflets de métal jettent des feux. Les moustiques, porteurs de la fièvre, tourbillonnent partout, en nuages de fine poussière. Des papillons, au corps trop léger pour leurs longues ailes de soie, volent à la dérive, comme s'ils étaient le jouet du moindre souffle, puis vont s'abattre sur quelque singulière fleur d'ombre, aux nuances pâlies. Et tant d'oiseaux, qui s'enfuient devant nous, semblent des fusées bleues ou rouges, que nous lancerions au passage dans cette demi-obscurité de dessous bois.
Au bout d'une heure à peu près, la muraille à créneaux de la ténébreuse ville d'Angkor-Thôm est là devant nous, sans que la voûte des arbres en soit interrompue, et nous mettons pied à terre, toujours dans la nuit verte, devant cette Porte de la Victoire au-dessus de laquelle sourit un colossal visage humain à chevelure de lianes.
Les remparts franchis, c'est par les sentiers plus vagues, à travers la brousse plus épaisse, que nous continuons de nous avancer.
Une demi-heure de marche environ, dans cette forêt semée de débris, qui est le linceul d'une ville et où chaque pierre porte la trace d'une antique sculpture, où des cailloux que l'on ramasse dans l'herbe représentent un masque humain. Et puis nous voici en présence d'un informe amas de rochers, d'une sorte de montagne sur laquelle les figuiers des ruines déploient superbement leurs grands parasols verts: c'est là. Ces rochers furent érigés jadis par la main des hommes; ils sont factices, ils sont les restes de l'un des plus prodigieux temples du monde.
La destruction en est stupéfiante; comment ces masses ont-elles pu se déjeter ainsi, se pencher, crouler, se confondre en chaos? Il y a des tours qui semblent avoir glissé d'un seul bloc; tout d'une pièce, elles sont descendues de leurs soubassements. Et les lourdes terrasses ont fléchi. Et le sol a monté alentour; l'humus, au cours des siècles, a commencé d'escalader les larges escaliers pour essayer de tout engloutir.
Les grandes figures de Brahma, «les vieilles dames débonnaires», si sournoises et peu rassurantes l'autre soir dans le crépuscule, je les retrouve là partout au-dessus de ma tête, avec ces sourires qui tombent sur moi, d'entre les fougères et les racines. Elles sont bien plus nombreuses que je croyais; jusque sur les tours les plus lointaines, j'en aperçois toujours, coiffées de couronnes et le cou ceint de colliers. Mais, en plein jour, combien elles ont perdu de leur pouvoir effarant! Ce matin elles semblent me dire: «Nous sommes bien mortes, va, et bien inoffensives; ce n'est pas d'ironie que nous sourions ainsi les paupières closes; non, c'est parce que nous avons à présent la paix sans rêves...»
Le temple dont les méconnaissables ruines sont devant moi représente la conception prime-sautière, naïve et farouchement puissante d'un peuple à part, sans analogue au monde et sans voisins: le peuple khmer, rameau détaché de la grande race aryenne, qui vint s'implanter ici par aventure et s'y développa loin de la souche originelle, séparé de tout par d'immenses étendues de forêts et de marécages. Vers le neuvième siècle, environ quatre cents ans plus tôt qu'Angkor-Vat, ce sanctuaire, plus énorme et plus rude, était dans toute sa gloire. Pour essayer de se représenter ce que fut sa magnificence terrible, il faut d'abord, par la pensée, le déblayer de la forêt, supprimer l'inextricable enlacement de ces racines, et de ces branchages verdâtres aux mouchetures blanches qui sont pour ainsi dire les tentacules du figuier des ruines; non plus dans cette éternelle nuit verte, mais à air libre, en plein ciel, il faut redresser les tours à quatre visages--environ cinquante tours!--les replacer d'aplomb sur leur monstrueux piédestal, qui avait trois gradins comme le piédestal d'Angkor-Vat. Imaginer ensuite, aux environs, beaucoup d'espace vide permettant de voir de loin l'écrasante stature d'ensemble; reconstituer les terrasses successives, les marches, les somptueuses avenues qui menaient ici et que bordaient tant de colonnes, de balustres, de divinités, de monstres effondrés aujourd'hui dans l'herbe.
Ces tours, avec leurs formes trapues et leurs rangs superposés de couronnes, on pourrait les comparer en silhouette, à de colossales pommes de pin, mises debout. C'était comme une végétation de pierre qui aurait jailli du sol, trop impétueuse et trop touffue: cinquante tours de taille différente qui s'étageaient, cinquante pommes de pin fantastiques, groupées en faisceau sur un socle grand comme une ville, accolées presque les unes aux autres et faisant cortège à une tour centrale plus géante, de soixante ou soixante-dix mètres, qui les dominait, la tête fleurie d'un lotus d'or. Et, du haut de l'air, ces quatre visages, qu'elles avaient chacune, regardaient aux quatre points cardinaux, regardaient partout, entre les pareilles paupières baissées, avec la même expression d'ironique pitié, le même sourire; ils affirmaient, ils répétaient d'une façon obsédante l'omniprésence du dieu d'Angkor. Des différents points de l'immense ville, on ne cessait de voir ces figures aériennes, les unes de face, les autres de profil ou de trois quarts, tantôt sombres sous les ciels bas chargés de pluie, tantôt ardentes comme du fer rouge quand se couchait le soleil torride, ou bien bleuâtres et spectrales par les nuits de lune, mais toujours là et toujours dominatrices. Aujourd'hui cependant leur règne a passé: dans la verdâtre pénombre où elles se désagrègent, il faut presque les chercher des yeux, et le temps approche où on ne les reconnaîtra même plus.